L. Szondi


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Etude szondienne de populations urbaine et rurale d'une région d'Italie du Nord

Anne Pochet

Le test de Szondi a été publié en 1947 mais il existait déjà sous sa forme définitive dès 1935.

Les grandes enquêtes sur la population normale ont été menées par Szondi et ses collaborateurs en 1936 et 1937. Toutefois leurs résultats n'ont été publiés et commentés qu'en 1952 lors de la publication de la "Triebpathologie".

La même année, en 1952, Federico Soto-Yarritu publiait les résultats de son enquête sur une population navarraise de 750 sujets de la région de Pampelune.

Les résultats de cette enquête montraient que, à l'exception du vecteur du Contact, les fréquences des différentes réactions vectorielles étaient comparables dans les deux populations. On pouvait donc penser que le profil global du Navarrais et du Hongrois moyen, et donc aussi de l'Européen moyen, étaient grosso modo le même, ce qui permettait d'ignorer ou au moins de relativiser les variables socioculturelles discrètes et de n'en point tenir compte dans l'interprétation du test.

De la comparaison de ses résultats avec ceux de Soto, constatant que les Navarrais donnaient plus souvent la réaction C - + , Szondi se contentait de conclure déductivement que la différence tenait sans doute au fait que les Navarrais étaient plus attachés que les Hongrois à leurs traditions et notamment à leur religion, comme si les Hongrois étaient moins catholiques (sic) que les Navarrais!

L'enquête de Soto-Yarritu est la dernière grande enquête connue. Il en existe peut-être d'autres, comme celle de R.Diana mentionnée ci-dessous, mais elles restent inconnues ou introuvables. Or l'intérêt de telles enquêtes est évident. Tous les psychologues cliniciens se plaignent régulièrement de ne point disposer de normes statistiques leur permettant de se faire une représentation adéquate du sujet moyen contemporain appartenant à tel milieu ou à telle culture, et cela vaut pour n'importe quelle technique psychométrique.

En 1960, dans la deuxième édition du "Lehrbuch der experimentellen Triebdiagnostik", Szondi a fait état des résultats d'une enquête menée dix ans plus tôt sur des gabonais issus de la brousse. La différence entre le profil moyen du gabonais et celui de l'européen était patente. Malheureusement, Szondi n'a pas publié l'entièreté de ces données et les remarques qu'il a faites à propos de ce matériel sont pertinentes certes mais fort fragmentaires.

La question de la comparaison et de la différenciation entre les profils européens et africains a reçu une impulsion décisive en 1982 lorsque Jean Luc Brackelair, revenu d'un voyage au Mexique, a déposé aux Archives Szondi à Louvain 68 tests recueillis chez des sujets appartenant au peuple Tarahumara. Les Tarahumaras, voisins des Apaches, habitent les hauts plateaux très difficilement accessibles du Mexique septentrional.

Le fait le plus frappant était que, hormis de très légères variantes, les Tarahumaras produisaient, tous âges et sexes confondus, un profil identique (voir le tableau de la page 100). Une pareille uniformité n'existe pas du tout en Europe. D'autre part, il apparaissait que le profil du Tarahumara était superposable à celui du Gabonais ( à l'exception de l'orientation dans le facteur s, positive chez les Tarahumaras, négative chez les Gabonais ).

En 1990, Brigitte Herman a recueilli 106 profils de sujets Burundais en prenant soin de constituer un échantillon représentatif des deux sexes et des différentes tranches d'âge, sa recherche concernant principalement l'impact de l'acculturation sur la structuration psychopulsionnelle de l'individu, telle que le test de Szondi permet de s'en faire une idée.

Cette recherche a montré qu'il existait une forte convergence entre les profils globaux des Gabonais, des Tarahumaras et des Burundais, tous par ailleurs très différents des profils occidentaux, si bien qu'il devenait légitime d'opposer ces deux grands types de "tableau" qualifiés respectivement de "primitif" et de "moderne", d'autres qualifications étant bien entendu possibles en fonction des différents points de vue herméneutiques.

En continuité avec les travaux précités, notre recherche qui concerne 200 sujets italiens du nord représentatifs des deux sexes et de 7 tranches d'âge, issus pour moitié de milieux urbain et rural, se propose d'apporter quelque lumière sur deux questions essentielles:

° si notre échantillon de 200 sujets peut être considéré comme représentatif de la population de la région de Padoue et, par extrapolation, de la population occidentale européenne, ce qui reste évidemment à démontrer, qu'est-ce qui a éventuellement changé dans la configuration psychopulsionnelle de cette population depuis l'étude princeps de Szondi, c'est-à-dire depuis plus d'un demi-siècle?

° y a-t-il une différence entre le profil des citadins et celui des ruraux, et, si tel est le cas, le profil des ruraux se rapproche-t-il par certains points de celui des soi-disants "primitifs", auquel cas on pourrait penser que ce qui, en Europe, subsiste encore de la culture paysanne traditionnelle ne serait pas sans influencer l'organisation psychique ou la personnalité des sujets qui participent encore d'une telle culture?

La question de la comparaison entre les profils "occidentaux" et "primitifs" ayant fait l'objet de travaux antérieurs, c'est une question que nous laisserons de côté, n'en traitant que de manière très secondaire. Nous reproduisons toutefois ci-dessous les tableaux synoptiques publiés ailleurs, qui permettent de saisir facilement d'emblée les grandes différences sensibles entre les diverses populations étudiées.

SZONDI L. 1000 Hongrois normaux de Budapest (1935-39).

SOTO-YARRITU F. 750 Navarrais normaux (1953).

POCHET Anne . 200 Italiens du Nord présumés normaux (1992).

MELON J. 111 sujets en psychothérapie analytique, Liège (1978-1987).

HERMAN B. 106 sujets normaux du Burundi (1991).

BRACKELAIRE J. L. 68 Tarahumaras normaux (1982).

1. Pochet Anne. 200 Italiens présumés normaux de la région de Padoue (1992).

2.Romus Marianne. Liège. 76 femmes opérées d'un cancer du sein et présumées guéries (1987-1991).

3.Mélon Jean. Liège. 111 sujets en psychothérapie analytique (1978-1987).

4.Percy, cité par Szondi . Cent sujets gabonais vivant dans leur milieu traditionnel (vers 1950).

5.Herman Brigitte. 106 noirs présumés normaux du Burundi (1991).

6.Brackelaire Jean-Luc. 68 Tarahumaras normaux (1982).

Quel enseignement pouvons-nous tirer valablement de ces comparaisons?

En premier lieu, et nous le vérifierons plus loin lorsque nous examinerons les courbes de fréquence des réactions factorielles en fonction des tranches d'âge, ceci: il n'y a pas de différence notable, c'est-à-dire statistiquement significative, entre la fréquence des 64 réactions vectorielles dans la population hongroise de 1937 et la population italienne de 1992, sauf en ce qui concerne les réactions suivantes:

dans le vecteur sexuel (S), on note que la réaction S + - est très fréquente (30%);

dans le vecteur du moi (Sch), c'est la réaction Sch - + (27%) qui est de loin la plus fréquente.

Si on compare les trois populations de Szondi, Soto et la nôtre, on a nettement l'impression que le profil dit de l'"homme de tous les jours" (Alltagsmensch) - combinant S++ avec Sch - - - qui était autrefois majoritaire, est nettement en recul par rapport à la combinaison S + - Sch - +, mais la question reste en suspens de savoir s'il y a vraiment une augmentation généralisée de la réaction S + - ou bien s'il s'agit d'une caractéristique propre à la population italienne voire à la seule population de notre échantillon. Nous dirons plus loin dans quel sens nous pensons qu'il faut interpréter ces phénomènes.

Dans le même sens, remarquons en outre que la réaction s - est beaucoup plus fréquente que s+ ( 54% contre 14%) alors que dans la population hongroise nous avons 35% de s+ contre 27% de s -, et dans la population espagnole de Soto, 42% de s+ contre 21% de s -.

Enfin, lorsque nous considérons l'importance de la tension factorielle - les réactions dites chargées (!) - , la population italienne arrive largement en tête avec un score de 17%. Ces éléments nous induisent à penser que l'orientation en s - est une caractéristique propre de notre population et peut-être constitue-t-elle un élément majeur du caractère national italien.

On notera également que la tension est relativement forte dans le facteur h+ (27%), en tous cas plus forte qu'en m+ (14%). Ainsi est-on enclin à penser que dans notre population, la régression libidinale consécutive au processus de névrotisation se manifeste beaucoup moins dans le vecteur du Contact (régression prégénitale) que dans le vecteur Sexuel (féminisation).

Evolution de la courbe de fréquence des réactions factorielles en fonction de l'échelle des âges dans les populations hongroise (1937) et italienne ( 1992).

Nous envisagerons chaque facteur dans l'ordre où il se présente dans le tableau classique du schéma pulsionnel de Szondi.

Facteur h

Les courbes sont à peu près identiques dans les deux populations. Notons seulement que c'est dans le groupe des adolescents que la réaction h- atteint la fréquence la plus élevée, ce qui est en accord avec d'autres observations et notamment l'étude d'Yvette Delrée mentionnée dans notre bibliographie et reprise par Mélon dans son travail sur la période de latence.


Facteur s

Comme il a déjà été noté, c'est pour le facteur s que les différences les plus notables sont observées entre les Hongrois et les Italiens. La réaction s+ n'est supérieure en fréquence à s - que dans le groupe des enfants prépubères ( 6-9 ans ). Dès l'âge de 10 ans, le rapport s'inverse pour rester relativement stable jusqu'à l'âge de 50 ans. Au delà de la cinquantaine, la supériorité de s - devient écrasante. Ce n'est pas le cas dans la population hongroise où la fréquence des deux réactions reste la même dès l'entrée dans l'âge adulte, dans un rapport de 1:1.

L'enseignement qu'on peut en tirer est de deux ordres:

° l'enfant en période de latence donne ici comme partout ailleurs la réaction s+, mais l'entrée dans l'adolescence qui s'accompagne souvent du renversement de s+ en s - advient ici fort tôt, entre 10 et 12 ans, ce qui conforterait l'opinion aujourd'hui largement admise que l'adolescence débute beaucoup plus précocement qu'autrefois;

° le fait qu'au delà de 50 ans, la réaction s - est massivement présente doit s'interpréter à notre avis dans le sens, non d'une régression vers la passivité, mais de l'affermissement et la consolidation d'une position depuis longtemps investie parce qu'elle correspond à un idéal hautement valorisé et culturellement puissant, celui de la Hingabe, du don et du sacrifice de soi, de l'abandon de soi à l'autre.


Facteur e

Il y aurait peu de différence entre les deux populations si la population italienne ne manifestait pas, dans la tranche d'âge entre 35 et 50 ans, une brusque augmentation de la tendance "caïnesque" rageuse ( e -) et, corrélativement, une chute de la tendance inverse e +. Il est tentant d'interpréter ce phénomène en fonction de la conjoncture ambiante. Le contexte économique étant particulièrement sombre en ce moment, une révolte sourde et impuissante anime tout particulièrement les adultes mûrs qui vivent dans la hantise du chômage ou qui sont exclus de la scène sociale. Dans nos conversations avec les personnes de cet âge, la situation économicosociale était sans conteste et davantage que pour les autres groupes, à l'avant-plan des préoccupations.


Facteur hy

On notera d'abord la très faible fréquence de hy+ dans la population italienne, à l'exception des plus jeunes ( 14% entre 6 et 9 ans) et des plus âgés ( 20% au delà de 65 ans ). C'est d'autant plus étonnant que, conformément au préjugé habituel qui représente l'italien comme extraverti et démonstratif dans ses expressions affectives, on se serait attendu à une plus grande proportion de réactions hy+.

Ce n'est pas le cas; pour la courbe hy+, on constate qu'elle est constamment plus élevée chez les Hongrois que chez les Italiens, la réciproque valant pour hy -. Selon l'opinion de Mélon, la quasi disparition de hy+ au bénéfice de l'augmentation de hy -, phénomène que constatent aujourd'hui tous les praticiens du test, est généralisée dans la population, l'interprétation qu'on peut en donner étant que l'expression vive, immédiate et théâtrale des émotions et des sentiments, subit les effets d'une censure collective inconsciente très forte. En un demi-siècle, la répression des affects s'est certainement renforcée, ce qui ne doit pas être sans rapport avec l'augmentation de la pathologie dépressive et somatique. Notons que c'est dans le groupe des sujets de 35-60 ans que le score hy - (79%) est le plus élevé. Ce sont aussi ceux qui donnent le plus de réactions e -. On trouve donc chez eux, avec une très grande fréquence la réaction vectorielle P - - qui est classiquement celle de l'angoisse anidéique, de la panique intérieure inexprimable, de l'oppression (Beklemmung) et du blocage affectif (Immobilisierung, Sich-tot-Stellen). Nous pensons donc que l'élévation de hy -, d'ailleurs plus élevée à la ville qu'à la campagne, relève essentiellement du Zeitgeist.


Facteur k

On ne note aucune différence significative au niveau du facteur k.

Une fois que la position k - est installée, elle a tendance à rester stable tout au long de l'existence. Rappelons que c'est la position typique du sujet réaliste-rationnel qui se tient à l'écart de sa vie fantasmatique et de l'imaginaire en général. La position k+ ne se retrouve que chez les enfants et chez 20-25% des adolescents (Delrée). Chez l'adulte, en dehors des cas pathologiques, k+ ne se rencontre guère que chez les sujets sublimés et créatifs ( associé à S - - ).


Facteur p

Si la courbe de fréquence des réactions p - et p+ suit la même évolution avec l'âge dans les deux populations hongroise et italienne , le sommet étant atteint pour p+ dans l'adolescence et chez l'adulte jeune, et pour p - dans l'âge avancé, il est par contre évident que le rapport p - / p + est inversé, le ratio étant de 2:1 chez les Hongrois et de 1:2 chez les Italiens.

Comme nous l'avons fait plus haut pour hy, nous interprétons ce fait en rapport avec l'esprit du temps. Il n' y a pas de doute à notre avis, que p+ ,qui signe l'avancée de l'esprit individualiste , "possédé" par son propre moi et l'ambition personnelle, est une réaction dont la fréquence augmente lentement mais sûrement dans toutes les populations. En un demi-siècle, les traditions collectives ont quasiment disparu ou rejoint le domaine d'un folklore vidé de son âme, et tout ce qui, de la mythologie collective ou de la religion, continuait de nourrir les indentifications "participatives" est aussi en train de disparaître. C'est un fait qui n'a pas besoin d'être démontré, les réactions "intégristes" ou "sectaristes" qui surgissent un peu partout étant là pour prouver, si c'était nécessaire, que toutes les formes de croyances collectives sont moribondes et ne contribuent plus que très faiblement à l'édification du moi individuel.


Facteur d

Il n'y a aucune différence significative dans l'évolution des courbes. La réaction d+ est seulement un peu plus fréquente dans la population hongroise .

Remarquons cependant que d+ n'atteint une fréquence très importante que chez les enfants de 6-9 ans (57%) pour ensuite tomber à 9% chez les adolescents de 13-20 ans, tandis que c'est dans ce dernier groupe que la réaction d - atteint sa plus haute fréquence (30%).

On vérifie donc ici ce qu'on sait bien par ailleurs depuis longtemps sur le renversement de d+ en d- ( et de m - en m+ comme on va voir plus loin), à savoir que c'est la modification la plus spectaculaire - au niveau du test de Szondi - du passage de l'âge de latence à l'adolescence.


Facteur m

Tandis que les hongrois adultes ont un ratio de 1:1 pour le rapport m+ / m -, le ratio est d'environ 5:1 chez les Italiens, lesquels, à ce niveau, sont beaucoup plus proches des Navarrais de Soto-Yarritu que des Hongrois de Szondi. En dépit du fait qu'il n'existe pas encore d'étude statistique qualifiée concernant les autres populations européennes, l'impression générale des praticiens du test est que la relative importance de la fréquence de la réaction m - chez les Hongrois différencie ceux-ci du reste de la population européenne, si bien que - hypothèse qui reste évidemment à vérifier - la réaction m- serait à la population hongroise ce que s - est, à notre avis, à la population italienne, soit sa caractéristique la plus singulière, m - comme marque d'une sorte de "made in Hungary", s - de "made in Italy". En caricaturant, nous aurions d'un côté le Hongrois au contact "dur", farouchement indépendant, s'isolant volontiers, faisant bande à part - comme il l'est dans sa langue - et de l'autre, l'Italien "moll", valorisant principalement les qualités "féminines", propres à la Hingabe ,de serviabilité et de gentillesse.

Comme nous l'avons déjà fait remarquer à propos du facteur d, m - atteint sa plus haute fréquence chez les enfants de 6-9 ans ( 64%) pour quasiment disparaître (3%) chez l'adolescent.

Le renversement de C + - en C - + apparaît donc bien comme le signe le plus marquant du passage de la période de latence à l'adolescence avec le rétablissement du "lien incestueux" (Inzestbindung) et la réactivation du conflit oedipien qui caractérise l'adolescence.


Comparaison entre les populations urbaine et rurale

Les sujets qui composent l'échantillon urbain habitent le centre de la ville de Padoue dont ils sont originaires depuis plus d'une génération, ceux qui constituent l'échantillon rural habitent et sont originaires, depuis deux générations au moins, des villages de Zortea, Cicona, Prade, Caoria et Ronco, situés dans les Alpes Vénitiennes au pied des Dolomites.

Il est certain que l'exode rural est important et que si les modes de vie sont différents entre la campagne et la ville, l'environnement médiatique est à peu près le même. S'il fallait dire ce qui a le plus retenu notre attention quant à ce qui différencie superficiellement le rural du citadin, c'est que dans la campagne montagnarde tout le monde connaît tout le monde tandis qu'à Padoue, personne ne connaît personne.

Si on considère les réactions vectorielles, la différence la plus marquée entre les deux populations se situe au niveau du vecteur du moi. La réaction Sch - + est, dans les deux cas, la plus fréquente de tous les profils du moi mais elle est deux fois plus élevée dans la population urbaine où elle atteint 36% contre 18% dans la population rurale. La conclusion qu'on en tire nécessairement est que ce profil qui signe la prépondérance de l'idéologie rationaliste (k -) - individualiste (p+) affecte les deux populations mais il touche de manière sensiblement plus importante la population urbaine, ce qui correspond à ce qu'on pouvait attendre a priori.

Une autre différence, plus ténue, s'observe dans le vecteur C où la réaction C - + est presque deux fois plus élevée dans la population urbaine (16% contre 9%). L'hypothèse la plus plausible est que les deux phénomènes sont étroitement liés: plus un sujet adhère à la position individualiste, plus il a de chances de développer une organisation "névrotique", l'effort qu'il s'impose ou qui lui est imposé pour atteindre cet objectif "narcissique" qui limite les possibilités de gratification libidinale, étant compensé par un certain degré de "régression" prégénitale dont le positionnement en C - + ( accrochage nostalgique à une imago maternelle primaire ) est l'indice le plus flagrant. Un coup d'oeil sur le tableau de la page 102 le confirme: dans la population névrotique (Mélon), la réaction C - + est présente dans 50% des cas. On ne note toutefois pas de tension (!) importante en m+ ( 17% chez les citadins, 8% chez les montagnards contre 85% dans l'échantillon de Mélon ) ni aucune tension en d -, ce qui nous permet de penser que le phénomène régressif est très modéré. Si nous considérons les fréquences des réactions factorielles dans le vecteur C, nous constatons que citadins et ruraux s'opposent - légèrement- au niveau du facteur d, la tendance d+ ( investissement des valeurs matérielles concrètes: biens mobiliers et immobiliers) étant plus développée chez les ruraux cependant que la tendance m - est également - un peu - plus marquée.

La prise en considération des réactions factorielles du vecteur Sch permet d'affiner ce qui a déjà été dit plus haut à propos du moindre individualisme des ruraux. On notera que la différence la plus sensible se manifeste à propos des réactions dites symptomatiques (± et o ) du facteur k. La réaction k ± des citadins contraste avec la réaction ko des ruraux, ce qui induit à penser que l"obsessionnalité" ( qui est directement liée au "responsabilisme" inhérent à l'idéologie individualiste ) s'oppose au "fatalisme" (ko) du paysan.

Nous avons déjà dit ce qu'il fallait penser de la prégnance remarquable de la tendance hy -, la plus fréquente de toutes les réactions ( 75% chez les citadins, précédant h+ et s - ). Or cette réaction est la plus marquée chez les citadins. Bien que les ruraux donnent un score de 57%, ce phénomène a retenu toute notre attention dans la mesure où il correspond à une constatation clinique assez évidente. Tout au long de notre enquête, nous avons pu observer que, si le contact avec les gens de la montagne était au départ plus froid et distant, sitôt la glace rompue, une relation plus intense s'instaurait,les gens aimant à se raconter et à conter les histoires du voisinage tandis qu'à la ville, le contact était plus facile mais la communication tournait court assez rapidement. Notre hypothèse à ce sujet est que le contact distant (m -) du montagnard est compensé par son expressivité émotionnelle ( 35% de réactions symptomatiques en hy) , l'inverse valant pour les citadins, chez qui la tension en hy - est significativement plus élevée. On a donc affaire aux niveaux m- et hy- à deux formes de réserve très différentes que notre exemple illustre suffisamment.

Pour ce qui concerne le facteur e, on observe dans les deux populations la même augmentation de la tendance e - dans la tranche d'âge de 35 à 50 ans. L'explication que nous en proposons a été donnée plus haut. Pour le reste, la tendance e+ est un peu plus marquée dans la population rurale, peut-être parce que l'influence de la religion catholique y reste beaucoup plus sensible qu'à la ville.

Il nous reste à considérer les réactions dans le vecteur sexuel (S). Le fait le plus flagrant est la prépondérance de s - sur s+, et il est encore plus intéressant de constater que c'est dans la population rurale que cette prépondérance est le plus manifeste, le ratio étant ici de 6:1 contre 2:1 dans la population urbaine. Comme nous n'avons aucune raison de suspecter que la "névrotisation" est plus importante chez les ruraux que chez les citadins, bien au contraire, il n'y a pas lieu d'interpréter l'orientation en s - dans le sens de la régression, régression qu'on aurait pu assimiler à une "féminisation" consécutive à un impact majeur du complexe de castration. Nous sommes donc plutôt encline à considérer le positionnement s - , et ce d'autant plus que la tension en s - est également plus importante dans la population rurale ( 18% contre 8%), comme typique de la population italienne dans son ensemble, constituant une composante majeure du caractère national. Nous choisissons donc d'interpréter ce signe dans le sens de la Hingabe, c'est-à-dire du don de soi, du dévouement et de l'abnégation. Ce serait alors le signe d'une sublimation du masochisme et ce serait cette forme de sublimation qui serait la plus répandue dans la population italienne. Mussolini a voulu faire de ses compatriotes des conquérants à l'instar de leurs ancêtres romains. Il a complètement échoué. Voilà une explication qui en vaut bien une autre. Les Italiens ne sont pas des dominateurs!

Résumé

Nous avons recueilli les tests de Szondi de deux cents sujets italiens de la région de Padoue, cent étant originaires de la ville de Padoue, les cent autres de la région des Alpes vénitiennes.

Nous avons de bonnes raisons de croire que notre échantillon est représentatif au moins de la population locale. En effet nous avons eu la chance de découvrir un matériel proche du nôtre par la localisation géographique, dans une étude du Docteur Roberto Diana qui, aux fins d'étudier le profil szondien de 110 sujets atteints de sclérose en plaque, a constitué une population contrôle de deux cents sujets sains. Le profil global de ces sujets sains ne diffère pas du nôtre.

Nous nous proposions de confronter nos données avec celles autrefois réunies par Szondi auprès de la population hongroise, vers 1936, et par Soto-Yarritu auprès de la population navarraise en 1952, afin d'objectiver certains changements éventuels .

D'autre part, en comparant une population urbaine à une population rurale, nous voulions vérifier si cette dernière présentait des caractéristiques comparables à celles observées par Percy, Brackelaire et Herman auprès de populations dites "primitives".

Nos principales conclusions sont de quatre ordres:

1. Les variations de fréquence des différentes réactions vectorielles et factorielles en fonction des tranches d'âge n'ont pas subi de changement notable. En particulier, les changements radicaux qui ont toujours été observés au moment du passage de la période de latence à l'adolescence se retrouvent identiquement les mêmes dans notre population, ce qui confirme l'opinion que le profil typique de la période de latence est probablement universel. Il semble cependant que l'entrée dans l'adolescence se fait aujourd'hui plus tôt qu'auparavant.

2. Le profil du moi autrefois majoritaire, celui de l' "Alltagsmensch" ( Sch - - ) perd du terrain - énormément de terrain, serions-nous tentée de dire!- au profit du profil du moi que Szondi considérait comme "inhibé" (gehemmt) et qui représente certainement le profil névrotique aujourd'hui le plus répandu, caractérisé par la double exigence du dépassement de soi (p+) et de la soumission aux exigences d'une réalité elle-même régie par le principe de rationalité (k - ).

3. Bien que ce profil général régi par les exigences de l'esprit rationaliste-individualiste soit majoritaire dans les deux populations, il susbsiste dans la population rurale quelques signes discrets de l'influence de la mentalité "traditionnelle" qui se traduit par une plus grande fréquence des réactions p -, d+ et m- et une plus grande volatilité des positions hy et k.

4. Enfin il semble bien que la population italienne, du moins celle de la région vénitienne, se caractérise par une prégnance très importante de la réaction s - que, pour diverses raisons exposées plus haut, nous interprétons dans le sens d'une sublimation du masochisme moral débouchant sur ce qui est une qualité unanimement reconnue au peuple italien: son amabilité.

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