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Prostitution féminine et répétition traumatique

Caroline De Togni

Les fantasmes et les rêves de prostitution sont très fréquents chez la plupart des femmes. Est-ce à dire qu’une femme qui devient prostituée mettrait simplement ses fantasmes en acte ? Certainement pas. L’analyse des rêves de prostitution mène habituellement à la même conclusion : en se fantasmant prostituée, la femme s’identifie partiellement à l’homme en ce sens que dans l’imaginaire commun, la prostituée est celle qui ose faire ce que traditionnellement fait l’homme : aborder l’autre, lui faire des propositions sexuelles directes, bref adopter la position active dans la rencontre hétérosexuelle.

C’est ce que fait la prostituée : elle racole ou s’exhibe en tenue suggestive. La prostitution draine des désirs que la prostituée incarne dans la réalité : l’intrusion directe, l’audace, l’exhibition des signes extérieurs de séduction, la revendication amoureuse, l’appel au désir brut. Bref le fantasme de prostitution n’est qu’un avatar parmi d’a utres de la revendication virile. A preuve, ce fantasme n’existe pas chez l’homme.

L’entrée dans la prostitution et le fait d’y rester obéissent à des déterminismes multiples où les conditions socio-économiques jouent à coup sûr un rôle majeur. Quant aux facteurs psychologiques, si on imagine a priori qu’ils ne sont pas négligeables, ils sont loin d’être évidents. Autant la littérature sociologique est abondante, autant la psychologique est pauvre, rare et ancienne. Le silence qui entoure ces questions peut s’expliquer par des facteurs extrinsèques autant qu’intrinsèques. La prostituée est discrète pour une raison bien connue : elle obéit à la loi du silence que lui impose le milieu. Quand elle se prétend libre et indépendante, ce qu’elle affirme à tout coup, il ne faut pas être dupe : sa liberté est étroitement surveillée. Le moindre faux pas lui coûterait cher. L’autre raison de son silence n’est pas moins importante. Comme nous le verrons, pudeur, réserve, dissimulation, mensonge et langue de bois font partie de la personnalité de ces femmes qui, sous couvert d’une langue verte et d’une voix forte, ne laissent rien transpirer de leur vie intime.

Les rares auteurs qui ont abordé la question de la personnalité de la prostituée n’aident pas beaucoup à la compréhension du phénomène.

Tous fn1 reconnaissent la réalité de carences affectives précoces. Père et mère ont failli à doter la petite fille de cet amour primaire qui nourrit le narcissisme de base. Pire, ils ont souvent voué l’enfant aux gémonies, prophétisant un destin funeste à travers la formule consacrée : « You will end up in the gutter » (Tu finiras dans le ruisseau).

Tibor AGOSTON fn2 a mis l’accent sur la lourde angoisse de culpabilité de ces femmes et de la stratégie particulière qu’elles mettent en œuvre pour la traiter, en se dotant d’une personnalité « pseudo » : « I’m not I », « Je ne suis pas ce que je parais être ».

Voici comment s’exprime une prostituée dans l’article d’AGOSTON :

« Je ne suis pas moi, je ne prends pas part au rapport, je ne ressen s rien, je ne suis pas émotionnellement impliquée, je gagne seulement de l’argent et le partenaire ne doit pas me concerner… Aussi longtemps que je serai dure, sans sentiment, non sincère et non liée à mes partenaires, le rapport sexuel ne sera pas un rapp ort sexuel »

Dans le sillage d’un passé inventé et d’un présent factice qui n’est pas le sien, la prostituée joue la comédie pour s'empêcher d’éprouver des sentiments vrais. Cette pseudopersonnalité servira à garantir l'anonymat des partenaires et à la projeter dans une perspective historique de soi où le père est idéalisé et la mère conçue comme élément perturbateur, voire castrateur, en même temps qu’elle offre à voir une image de soi dure et inflexible qui est aux antipodes de ce qu'elle est ou voudrait être. Nous retrouvons aisément à travers ces buts inconsciemment visés, des éléments contemporains de l’Oedipe. Ajoutons que le rejet et la prophétie parentale ont certainement concouru à ce travestissement de la personnalité par l'effacement de toute marque d’authenticité.

La vivacité du complexe d'Oedipe, en termes de culpabilité vis-à-vis de la mère, et d'amour illégitime incestueux envers le père, s'objectiverait comme suit pour AGOSTON :

  • La prostituée reçoit tout homme, n'opère pas de choix, sauf nécessité de garantir la couverture pécunaire. Tous les clients son assimilés au père auquel elle n’a pas renoncé.

  • Le désir de vengeance envers la mère s'exprime dans le fait de bafouer la femme légitime de tout client en amenant celui-ci à transgresser la loi en pleine connaissance de cause et de sa propre initiative.

  • La distance établie par sa frigidité permet à la prostituée de demeurer la petite fille innocente qu’elle aurait dû rester aux yeux des parents.

Toujours selon AGOSTON, la prostituée use de divers moyens pour se protéger contre l’angoisse.

  • La meilleure parure contre l'attaque étant l'attaque, elle se posera en maître absolu de la relation, en détentrice du pouvoir par le biais du paiement et du mépris. En « fécalisant » la relation, elle castrera symboliquement le client pour mieux se prémunir de sa propre castration.

  • D'un point de vue narcissique, et donc restaurateur, elle prendra plaisir à observer les changements physiologiques de son partenaire, témoins de l'excitation et de la jouissance imputables à son seul pouvoir. A un autre niveau, elle satisfera par la même occasion sa scoptophilie.

  • Sur le mode de l'automatisme de répétition, elle revivra inlassablement son expérience d'abandon par le père au travers du défilé de ses partenaires, dans l'espoir inconscient de maîtriser ce sentiment d’abandon.

HOLLENDER fn3 assimile cet automatisme de répétition à une attitude contre-phobique. C’est une hypothèse que nous reprendrons plus loin.

La fonction de l’argent dans la relation prostitutionnelle est évidemment centrale. Contrairement à ce qu’en pense l’opinion commune, la prostituée n’investit guère l’argent comme objet pulsionnel. L’argent sert avant tout à fécaliser la relation ; il est le catalyseur de la nécessaire régression, pour les deux partenaires, du génital au prégénital et plus spécifiquement à l’anal, que la frigidité ne suffit pas à garantir. Toutes proportions gardées, l’argent joue ici le même rôle que dans la relation psychothérapeutique à la différence près que l’objectif est inverse : dépasser l’analité pour reconquérir le terrain génital. La prostituée est presque toujours inapte à investir l’argent en terme d’épargne. Cigale plutôt que fourmi, flambeuse, elle le dilapide aussi vite qu’elle le gagne en dépenses flambantes ou fla mboyantes.

Tous ces traits se retrouvent, dépeints avec un réalisme époustouflant, dans le magistral portrait que ZOLA a brossé de Nana dont FLAUBERT a très justement écrit : « Nana vire au mythe sans cesser d’être réelle ».

Nana, fille négligée de Gervaise et de Coupeau, a grandi comme une fleur sauvage. Révoltée contre sa condition sociale, mais incapable de thématiser sa révolte, elle a la vengeance chevillée au corps. Si sa mère lui fait parfois pitié, tous les hommes la dégoûtent. Comme l’écrit Paul Louis REY  fn4:

« Rien n’indique que Nana prend plaisir à multiplier ses amants, ce que Zola exprimait à sa façon : « cette chienne n’est pas en chaleur ». A aucun degré, dirions-nous aujourd’hui, elle n’est une nymphomane. Sauf besoin immédiat, l’esprit de lucre est également étranger à ses errements : Muffat suffirait à lui assurer une fortune. Se dégrader elle-même est le moyen de dégrader ceux qui s’abaissent à la conquérir. Aux hommes, Nana n’offre que de la monnaie de singe, et garde pour soi, en se regardant longtemps devant son miroir, le meilleur de sa beauté. Elle n’aime littéralement qu’elle-même. Sa liaison homosexuelle prolonge naturellement son mépris des hommes et son narcissisme : après avoir voluptueusement contemplé « le satin de sa peau », elle s’offre, en la personne de Satin ( qu’elle trompe allègrement comme elle trompe tout le monde) à un double d’elle-même, chu d’emblée dans les bas-fonds de la prostitution. « Elle demeurait bonne fille », affirme mécaniquement le narrateur, sans nous donner jamais les moyens d’en juger. Au moins entrevoit-on, grâce à ses furtifs attendrissements envers le plus jeune des frères Hugon, à son goût pour les lettres d’amour ou pour la littérature qui fait rêver, des échappées romanesques dans cette nature prédestinée, par son hérédité et son éducation, à salir par vengeance la société dont elle a été victime ».

Comme beaucoup de héros de ZOLA, Nana est habitée par la pulsion de mort. Des quatre destins qui s’offrent successivement à elle, « cocotte » - star du boulevard-, « lorette » - maîtresse richement entretenue-, épouse légitime d’un prétendant avantageux ou, finalement, prostituée, Nana choisit le dernier, le plus mortifère. Pourquoi ? Emile Zola, plus fin psychologue qu’on ne croit d’habitude, l’explique à loisir.

Nana est un monstre de narcissisme, au sens fort du terme. En témoigne la scène longuement décrite de sa contemplation devant le miroir, analogue pour l’analyse à celle qu’Oscar WILDE a développée dans « Le portrait de Dorian Gray ». En contrepartie de l’énamoration narcissique, Muffat, affalé à ses pieds, éprouve l’envers et l’enfer de la jouissance de Nana : une rage désespérée, le sentiment de sa décomposition, d’une irrémédiable déchéance, d’un effroi pire que la mort.

Et elle :

« Un des pl aisirs de Nana était de se déshabiller en face de son armoire à glace, où elle se voyait en pied. Elle faisait tomber jusqu’à sa chemise ; puis, toute nue, elle s’oubliait, elle se regardait longuement. C’était une passion de son corps, un ravissement du satin de sa peau et de la ligne souple de sa taille, qui la tenait sérieuse, attentive, absorbée dans un amour d’elle-même….Nana se peletonnait sur elle-même. Un frisson de tendresse semblait avoir passé dans ses membres. Les yeux mouillés, elle se faisait petite, comme pour se mieux sentir. Puis elle dénoua ses mains, les abaissa le long d’elle par un glissement, jusqu’aux seins, qu’elle écrasa d’une étreinte nerveuse. Et rengorgée, se fondant dans une caresse de tout son corps, elle se frotta les joues à droite, à gauche, contre ses épaules, avec câlinerie. Sa bouche goulue soufflait sur elle le désir. Elle allongea les lèvres, elle se baisa longuement près de l’aisselle, en riant à l’autre Nana, qui, elle aussi, se baisait dans la glace »

Au bout de cet i nterminable jeu d’amour avec elle-même, la désintrication éclate, une explosion sadique se produit. Elle insulte le comte Muffat, qu’elle surnomme ironiquement « petit mufe », le traite avec une méchanceté et un mépris inouïs, et le jette à la rue pour le renvoyer à sa putain de comtesse .

Le sadisme de Nana ne connaîtra aucun répit. Le désir qu’elle suscite chez le troupeau d’hommes qui se succèdent dans son lit à une cadence effrénée nourrit en elle un dégoût croissant qui, en définitive, se retourne contre elle, mais n’est toutefois jamais éprouvé comme affect. C’est seulement dans son comportement que l’autodémolition se manifeste. A peine a-t-elle plumé copieusement marquis, ministres, notables et banquiers, qu’à la nuit tombée, dans les rues sales des quartiers mal famés, elle se donne pour deux sous au premier venu, homme ou femme. Elle ne réclame souvent que le prix d’un pain, comme la dernière des mendiantes. La débauche décuple une vitalité démoniaque, cependant que , parallèlement, elle se précipite vers sa fin , jusqu’au jour où, vérolée, elle décède de la maladie qu’elle répandait.

Son corps, affreusement décomposé, vaut comme métaphore de la destruction absolue sur quoi débouche la pulsion de mort.

« Nana restait seule, la face en l’air, dans la clarté de la bougie. C’était un charnier, un tas d’humeur et de sang, une pelletée de chair corrompue, jetée là, sur un coussin. Les pustules avaient envahi la figure entière, un bouton touchant l’autre. Et flétries, affaissées, d’un aspect grisâtre de boue,elles semblaient déjà une moisissure de la terre, sur cette bouillie informe, où l’on ne retrouvait plus les traits. Un œil, celui de gauche, avait complètement sombré dans le bouillonnnement de la purulence ; l’autre, à demi ouvert, s’enfonçait , comme un trou noir et gâté. Le nez suppurait encore. Toute une croûte rougeâtre partait d’une joue, envahissait la bouche, qu’elle tirait dans un rire abominable. Et sur ce masque horrible et grotesque du néant, les cheveux, les beaux cheveux, gardant leur flambée de soleil, coulaient en un ruissellement d’or »

Peu d’héroïnes littéraires auront illustré, sous le couvert d’une hypomanie jamais relâchée, l’aphorisme de prime abord énigmatique, proféré par FREUD : « Les pulsions de mort travaillent essentiellement en silence tandis que tout le bruit du monde vient d’Eros et de la lutte contre Eros » (Le moi et le ça, 1923).

Nana est mythique autant que réelle, disait Flaubert. Est-ce à dire que toute prostituée serait une émule de Nana ? Evidemment non. Mais le mythe aide à comprendre la réalité, du moins certains de ses aspects.

Nous avons fait l’hypothèse qu’au plus profond de la prostitution, comme conséquence d’une désintrication pulsionnelle génératrice d’un masochisme violent et d’une forte angoisse de destruction consécutive, la personnalité de la prostituée se construisait préférentiellement autour d’un noyau défensif contrephobique ou/et (hypo)maniaque.

La notion de défense contrephobique a été proposée en 1939 par Otto FENICHEL fn5 pour désigner le fait que nombre de sujets phobiques développent par ailleurs des comportements qui signifient clairement une compulsion à dompter la peur – angoisse, dégoût, horreur ou effroi – générée par des situations objectivement anxiogènes. Nous pensons à cette jeune femme que la phobie des trémies empêchait de prendre la route et qui ne craignait pas de s’attaquer à la face la plus dangereuse du Cervin ; ou à cet homme qui tremblait devant le plus minuscule cabot et qui, après avoir été paracommando,était devenu moniteur de p arapente.

Dans un mémoire intitulé « Approche dynamique de la psychologie du parachutiste sportif » ( Liège 1973), Sonia LELARGE a montré qu’au Rorschach ces sujets présentaient les signes classiques d’une névrose phobique mélangés à d’autres qui plaidaient en faveur d’une organisation hypomaniaque caractérisée par le déni de la dysphorie tel que Roy SCHAFER l’a défini dans son livre « Psychoanalytical Interpretation in Rorschach Testing » ( Grune et Stratton, New York 1954). Les mêmes sujets présentaient un pic significatif à l’échelle de manie du MMPI.

Phobie et contrephobie font partie d’une même structure névrotique centrée sur une vive angoisse de castration en rapport avec la résolution incomplète du complexe d’Oedipe. La contrephobie ne fait que compléter l’évitement d’un objet phobogène par l’affrontement compulsif d’une situation anxiogène. La compulsion à la répétition, qu’elle soit négative - « to flight »- ou positive - « to fight »-, obéit au principe de plaisir. L’angoisse est érotisée et le plaisir issu de la détente est évident. Autrement dit, le sauvetage du moi ne joue ici qu’un rôle secondaire. Ce que Roy SCHAFER a défini sous l’appellation de « déni hypomaniaque » ne renvoie pas à la manie au sens psychiatrique du terme mais recouvre assez exactement ce que FENICHEL a décrit comme « attitude contrephobique ».Dans les deux cas, on reste dans le champ et les limites de la psychonévrose.

La défense maniaque à proprement parler se situe à un autre niveau, plus fondamentalement narcissique et pré oedipien.

Le déni maniaque porte sur une faille, un manque, un désespoir autrement sévères que l’échec oedipien, échec nécessaire et structurant, condition du dépassement des fixations infantiles-incestueuses.

Dans la défense maniaque, la compulsion de répétition concerne avant tout le moi, requis pour ainsi dire de voler de victoire en victoire faute de quoi il serait déchu, dégradé, couvert d’opprobre, réduit à la condition de rebut.

WINNICOT , dans son article de 1935 (« La défense maniaque »), a écrit du maniaque qu’il maintenait ses objets internes en état d’ « animation suspendue », comme s’il s’agissait d’autant de morts-vivants dont il redoute qu’ils se mettent à bouger. Les fantasmes et les rêves de ce genre ne sont pas rares. On peut comprendre ce qu’ils signifient: le danger est ici qu’en raison de la faible différenciation entre le moi et l’objet, le réveil de l’objet malfaisant contamine et détruise le moi. D’où l’incessante débauche d’activité triomphaliste développée par le maniaque pour éprouver la sensation d’être vivant. A l’instar du phobique, le maniaque situe le danger pulsionnel dans la réalité extérieure. Il troque une réalité interne intolérable contre un réel extérieur qui n’est peut-être pas plus réjouissant mais qui offre au moins l’avantage de pouvoir être regardé en face et activement affronté.

Ce que ZOLA situait dans les « fêlures » de l’hérédité est la même chose, mutatis mutandis , que les « mauvais objets » kleiniens dont on redoute le réveil mais auxquels on peut aussi bien s’identifier malignement afin de les mieux contrôler. C’est ce que fait Nana en s’identifiant à la « Mouche d’or ».

La Mouche d’Or , c’était l’histoire d’une fille, née de quatre ou cinq générations d’ivrognes, le sang gâté par une longue hérédité de misère et de boisson, qui se transformait chez elle en un détraquement nerveux de son sexe de femme. Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien; et grande, belle, de chair superbe comme une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu’on laissait fermenter dans le peuple, remontait et pourrissait l’aristocratie. Elle devenait une force de la nature, un ferment de destruction, sans le vouloir elle-même, corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, le faisant tourner comme des femmes, chaque mois, font tourner le lait. A la fin, elle se comparait à la mouche, une mouche couleur de soleil, envolée de l’ordure, une mouche qui prenait la mort sur les charognes tolérées le long des chemins, et qui, bourdonnante, dansante, jetant un éclat de pierreries, empoisonnait les hommes rien qu’à se poser sur eux, dans les palais où elle entrait par les fenêtres. »

Les deux sujets dont nous analysons maintenant les tests de S zondi et de Rorschach, combinés avec leur histoire de vie et notre vécu dans la rencontre, illustrent les deux formes de défense par la compulsion de répétition, la contrephobique pour Cindy et la maniaque pour Lola.

Cindy

Cindy est de nationalité belge mais d'origine française. Elle est âgée de 44 ans. Séparée de son mari après 20 ans de vie commune, Cindy exerce en tant que prostituée de salon indépendante.

Les parents de Cindy sont d’origine corse. Ils forment un ménage uni. Cindy qualifie son enfance de très heureuse, sans vraiment s'étendre sur le sujet. Elle dit avoir eu une éducation catholique tout en ayant la chance d'avoir des parents "larges d'esprit", et insiste à de multiples reprises sur la qualité de la relation entretenue avec son père : «  de lui, je peux tout avoir". Le lien à la mère semble s'exprimer en terme de confiance : «  je suis toujours sa petite fille". Cindy tient cependant à protéger ses parents en ne leur révélant pas ses véritables activités professionnelles. Cindy et sa famille ont émigré vers la France en 1961 pour s'établir définitivement en Belgique en 1963.

La fratrie de Cindy se compose de quatre frères et une soeur, respectivement nés en 1940, 1944, 1946, 1947 et 1952. Son frère aîné (1940) serait mort des suites d'un cancer généralisé en 1998, survenu après la séparation d'avec sa femme. Cindy dit entretenir une relation privilégiée avec son 3 ème frère (1947).

Cindy évoque une scolarité sans problème mais se décrit comme une adolescente révoltée et casse-cou. A l'âge de 17 ans (1973), elle rencontre celui qui devient son époux en 1976. Durant ce laps de temps, elle a travaillé et ce, jusqu'en 1980, comme vendeuse dans une boutique de vêtements. Cette année-là, le couple décide de prendre le statut d'indépendant en rachetant une librairie. Leur rythme de vie devient dès lors effréné et insensiblement, les moments de retrouvailles intimes se font de plus en plus rares. Vers 30 ans, Cindy développe des idées de suicide accompagnées de troubles alimentaires. Son mari commençe à sortir de son côté, tant et si bien qu'ils finissent par ne plus que se croiser. Elle décrit ses sentiments pour cet homme comme « absolus mais chargés de déception ». Leur vie sexuelle n'aurait jamais posé de problème . Cindy dit s'être toujours sentie pleinement épanouie et sans culpabilité à cet égard. En mai 1985, la perte de leur premier enfant installe une distance supplémentaire au sein du couple. Il faut souligner les circonstances particulières de cet événement. Cindy avait en fait arrêté de prendre la pilule car celle-ci ne lui convenait plus ; elle choisit dès lors d'autres moyens de contraception. Son cycle menstruel se présenta alors deux fois par mois. Ce ne fut qu'après 45 jours de retard qu'elle constata qu'elle était enceinte. Elle décida de ne rien en dire à son mari "pour lui faire la surprise" mais fut obligée de lui révéler l'affaire lorsqu'elle commença à ressentir des contractions et constata de grosses pertes de sang. En octobre 1985, la déprime se déclare et Cindy est mise sous antidépresseurs. Deux ans plus tard, alors qu'elle sait être de nouveau enceinte, elle perd le foetus à 5 semaines.

En 1992, (Cindy a 37 ans), son mari lui annonce avoir entretenu durant deux ans et demi une relation extra-conjugale. Cindy s'en doutait m ais préférait n’en rien voir. Elle réagit alors impulsivement en abandonnant sur le champ son domicile, son travail et son mari. Elle ne désirait rien obtenir de lui, mais des sentiments de vengeance germaient en elle. En l'absence de moyens de subsistance et privée d'assistance, elle "migra" dans la rue et ne tarda pas à rencontrer une amie, fille de comptoir, qui l'introduisit dans le milieu. Durant trois années, elle vécut une "existence de Bohême", travaillant sept jours sur sept, négligeant son sommeil mais ressentant dans cette ambiance une chaleur quasi familiale. Elle rencontre à cette époque un disc-jockey de 10 ans son cadet, avec lequel elle entretiendra une relation durant trois mois tout en acceptant de n'être que sa maîtresse. Elle dit n'avoir jamais éprouvé aucun sentiment à son égard mais se sentait mal d'avoir des rapports sexuels avec un autre homme que son mari. Ensuite, elle eut une autre liaison, avec son patron, qui dura quatre mois. Celui-ci était en instance de divorce, mais Cindy n'éprouva pas plus de sentiments pour lui que pour le précédent. A posteriori, cette période lui apparaît comme celle d'une totale liberté où il n'était pas encore question pour elle de prostitution. L'argent rapidement gagné était,à cette époque, tout aussi précipitamment et avidement dépensé. L'épargne lui était impossible et le jour où le café a dû mettre la clé sous la porte, elle dut en faire de même avec son appartement. Son esprit déterminé et son attitude active la poussèrent vers d'autres lieux. Elle tenta de travailler dans d'autres bars à consommation, mais jamais elle ne retrouva l'ambiance, la complicité et la chaleur "d'antan". Après cinq mois, elle abandonna et reprit la direction d'un bar en région bruxelloise. Cindy eut une relation avec le patron. Leurs intérêts convergeaient et ils projetèrent de racheter un autre bar où elle exercerait indépendamment la gestion de 1’établissement. Ils épargnèrent tous deux et le jour où Cindy remit à son ami la somme nécessaire à la transaction, il disparut. Entretemps, elle subit deux fausses couches après trois mois de grossesse (en 94 et mai 95). Elle refusa le curetage et se remit immédiatement à travailler.

Nous sommes en juin 96, Cindy a 40 ans. Ruinée et sans logement, elle se tourne vers la prostitution. Elle dit ne jamais avoir pensé à cette destinée qui, pourtant, lui avait été prédite en 1994 par un astrologue. Son désir immédiat était d'être indépendante car ce statut lui permettait de pouvoir bénéficier de 100% des gains ; seule la location hebdomadaire du salon était à prévoir. C'est avec émotion qu'elle m’a relaté le premier rapport qu'elle a eu avec un client. Elle a vécu cela douloureusement, tout en étant soulagée , du fait que ce premier client ait été un homme intègre et compréhensif. Son premier mois dans le milieu lui est apparu comme traumatisant ; quotidiennement, elle pleurait, se frappait la tête contre les murs, était envahie de honte lorsque des amis proches la reconnaissaient ... Outre le fait de sa profession, ses relations intimes étaient devenues fluctuantes, multiples et comme "désorganisées". Le temps aidant, elle acquit de l'assurance et concommitamment une attitude de scission par rapport à son propre corps ainsi qu’à l’endroit de ses émotions. Elle déclare d'ailleurs à propos de chacun de ses clients: « Je jouis deux fois, une fois quand il paie et une fois quand il part". En juillet 96, elle nouera une relation avec un homme qui fut préalablement un client. Harcelée, elle y mettra un terme en 97.

Lorsque lui est offerte l'occ asion de définir sa profession, Cindy l’assimile à un "mal nécessaire permettant probablement de diminuer le nombre de viols" ; toutefois, "la prostituée est un être humain comme tant d’autres, mais qui plus que d'autres a besoin de réconfort, d'aimer et d'être aimé".

En août 98, Cindy perd son frère aîné, des suites d'un cancer généralisé. Son ancien ami recommence à la harceler et menace de révéler ses activités à ses proches, tant et si bien que Cindy reprend la relation, avec un sentiment de contrainte. Cindy nous décrira également une facette plus irrationnelle de sa personnalité en mentionnant un don de guérisseur qu'elle posséderait depuis 1979 et qui lui aurait été offert lors de ses voyages astraux. Cependant, l'extraction du mal, de la douleur, ne fonctionnerait que sur des personnes étrangères à la famille.

A l'heure actuelle, sa clientèle est essentiellement composée d'hommes de 18 à 60 ans chez qui Cindy constate fréquemment un impérieux besoin de parler et de se décharger de leurs malheurs grands et petits. Bien qu'elle fasse de la sexualité sa "profession", ses limites sont claires : elle ne pratique ni la sodomie ni le baiser, susceptibles de véhiculer des aspects intimes et érotiques, étrangers aux relations professionnelles. Tant bien que mal, Cindy tente de faire la distinction entre le jour et la nuit, entre vie privée et vie professionnelle , ayant notamment choisi un second prénom qu'elle qualifie de "prénom de scène".

Cindy entretient encore des rapports amicaux avec son ex-mari. Il au rait toujours des sentiments envers elle, malgré le fait de sa prostitution. Depuis 13 mois, elle vit une relation avec un homme marié. Ils se sont connus en 92, lorsque Cindy travaillait comme serveuse dans un bar à consommation. Il lui aurait, à plusieurs reprises, fait des propositions qu'elle aurait toujours refusées, jusqu'il y a peu. Dans la description qu'elle en donne, leur relation semble se vivre dans une certaine agressivité verbale où les échanges s'interpellent dans la symétrie et la recherche de pouvoir. Le rapproché tendre semble inexistant et la culture de la jalousie mutuelle apparaît comme le seul gage d'amour. C'est ainsi que Cindy a décidé récemment de séduire froidement le fils de son compagnon actuel. Elle fréquente également un avocat, homme séduisant, intelligent, qui partage les mêmes perspectives de vie, mais pour lequel elle exprime des craintes quant à la possibilité d'une véritable relation. Lorsque nous nous sommes rencontrées, Cindy venait encore de subir une fausse couche qui ne semble pas avoir réellement entamé la joie ressentie à l'idée que, par mon entremise, "ses mémoires allaient être écrites et qu'il allait, par conséquent, rester d'elle une trace dans le monde".

La relation avec Cindy

C'est par le biais d'une connaissa nce commune masculine que je fus introduite auprès de Cindy. Notre première conversation téléphonique, nécessaire à la prise de rendez-vous, fut d'emblée chaleureuse et simple, toute formule de politesse superflue ayant été supprimée d’emblée et le tutoiement allant de soi. L'impression qu'il me reste de ce premier contact fut celle d'une voix rauque, presque masculine, qui transmettait le message d'une disponibilité spontanée à nos entretiens futurs.

Cindy m'accueillit dans l'unique pièce constituant son salon. Elle était alors vêtue d'un simple bikini au dessus duquel un chemisier de voile noir ne cachait rien de son anatomie. Ma surprise de la découvrir dans un tel apparat se mêla à une certaine anxiété. Anxiété que je définirais comme l'anxiété des premières fois, l'anxiété devant la nouveauté, anxiété aussi par rapport à quelqu'un envers qui j’étais en demande. Cindy me proposa un siège, le meilleur ; je m'installai donc, tentant de prendre mes marques. Madame M., amie de longue date de Cindy et prostituée comme elle, entra dans le salon, me salua, me proposa du café et des truffes et commença à converser avec son amie comme si ma présence et ma qualité d'étrangère n'avaient pas à être prises en considération. Monsieur V. fit aussi son apparition. On me le décrivit comme l'homme à tout faire de la maisonnée. Son travail consistait principalement à escorter les filles à leurs rendez-vous externes : médecin, clients ... Je pensai tout d'abord qu'il devait être proxénète, puis me ravisai par la suite. Au fil des discussions avec lui et Cindy, tandis que j’étais haut perchée sur ma chaise, mon désir de connaître, de tout savoir, me poussait à scruter, observer, disséquer l’entourage et mes interlocuteurs. Cindy était de taille moyenne, son corps était encore beau, mais son ventre trahissait son âge. Ses traits naturellement fins contrastaient avec la lourdeur du maquillage et la couleur outrancière de sa chevelure rousse. Sous ces artifices, on pouvait deviner les cernes causées par l'absence de repos et les joues creusées par de rapides menus "light" facilement remplacés par le café et la cigarette. Cindy usait tant dans sa vie professionnelle que privée, de tout ce qui pouvait apparaître comme signe extérieur de féminité. Ainsi, ses ongles manucurés à l'américaine mesuraient environ six centimètres, chaque doigt était pourvu d'environ trois ou quatre bagues, chaque poignet portait cinq ou six bracelets et l'on ne comptait plus les entrelacs que formaient les chaînes suspendues à son cou. Cette ornementation m'apparaissait comme un besoin de « peser » aux yeux de l’autre, au propre comme au figuré. En dépit de cette surcharge ornementale, Cindy conserve une beauté indéniable. Selon ses dires d'ailleurs, «  nombreux sont ses prétendants, mais peu sont élus. »

L' "antre" dans lequel je suis accueillie contraste paradoxalement avec l'extérieur tapageur et agressif des vitrines à néons. L'atmosphère qui y règne est paisible. La lumière est faible, comme pour entretenir l'anonymat des visages et des corps. La décoration est simple et rudimentaire, tant et si bien que l'endroit semble plus qu'un lieu de passage indéfini comme je l'avais imaginé. La propreté est un impératif majeur : odeurs de récurrents, déodorants, pot-pourri et Saint Laurent se mêlent les uns aux autres et viennent flatter les narines à l'excès ; peut-être pour effacer le souvenir des "amants de passage" et aseptiser l’endroit ... Quelques photos émaillent discrètement un pan de mur, non distinctement visibles pour le visiteur mais probablement assez proches d'elle que pour ressentir leur présence. Les images pieuses jouxtent un ensemble de petits porte-bonheur "fétichistes" dont le plus représentatif est un colossal fer à cheval au-dessus duquel trône l'extrait des droits et obligations en matière de prostitution. Sur la porte, enfin, sont épinglées des cartes postales de provenances diverses, témoins probables d'un désir de s'évader, concrètement : de prendre la porte ! L'entrée semble quant à elle, avoir été aménagée pour le confort du client : thermos de café, présentoir à sucreries, téléphone à pièces sont rassemblés sur un petit meuble dont les premiers tiroirs sont réservés au stockage de médicaments divers, de moyens de contraception et de gadgets spéciaux délivrés en des occasions spéciales. Le lit, véritable outil de travail, est pourvu de draps à motifs bon marché mais toujours soigneusement tirés. Un grand rideau de dentelle quelque peu défraîchi par de nombreux trous de cigarette sépare le côté apparition (vitrine) de celui de l'action (lit), pour créer un semblant d'intimité mais aussi peut-être, pour marquer ou démarquer symboliquement les différentes étapes du travail. Pour les moments creux où l'ennui la guetterait, Cindy tient toujours à portée de main quelques livres à sensation ( « J'ai vu l'au-delà » ... ) qu'elle dit choisir en fonction de vécus identiques au sien. Elle a pour seule compagnie constante la présence intimidante d'un berger allemand avec lequel elle semble avoir noué une relation saine mais fusionnelle et protectrice, comme pourrait l'être celle d'une mère envers son tout jeune enfant. D'ailleurs, d'enfant, il est très souvent question dans ses propos. Envie d'enfant pour câliner, gâter et combler une soif d'amour qui n'a pas été étanchée. Ce propos récurrent aura sans doute aiguisé ma sensibilité perceptive qui a noté la présence d'une poupée imitant parfaitement les traits d’un nouveau-né et habillée comme tel, trônant sur le poste de radio positionné à côté de son fauteuil en osier et donc accessible au toucher. Cet objet et le soin mis à le vêtir me laissera perplexe, ne sachant pas si cela résultait d'une attitude infantile, puérile, ou du désarroi d'une femme qui n’était jamais devenue mère. Quoi qu'il en soit, cette vision généra en moi un sentiment de malaise, et une interrogation : "Y aurait-il réellement place pour un enfant dans la vie de Cindy ? ".

Très vite, Cindy m'apparut attachante. Elle avait une façon de m'accueillir qui me faisait éprouver le sentiment d’être comme la bienvenue. Elle s'est confiée avec facilité, me demandant parfois de prendre parti. J'obtenais des informations utiles et précieuses pour mon travail ; quant à Cindy, il allait rester "une trace d'elle dans le monde". Je reconnais avoir voulu à toute force ignorer le caractère narcissique de Cindy. Malgré une envie très forte de m’aider, je ne pouvais pas ne pas remarquer son désir d'être toujours perçue par l'autre comme quelqu'un de bon, de bien, de droit, de moral.

Ainsi, elle employait plus que couramment les pronoms personnels « je » et « moi » et se plaisait, à mon contact, à se définir comme ce qu'elle aurait voulu être. Ce qui, par moment, me faisait entrevoir des failles dans son discours, où les contradictions abondaient. Lorsque j’évoque maintenant son souvenir, c'est à un personnage ceint d'une aura de magie que je songe. Ce n’est qu’après-coup que j'ai pu conscientiser le rapport entre la centration constante sur sa personne et l'autoritarisme qu'elle dégageait , ce qui avait comme effet de me rendre inconsciemment protectrice, contenante, maternante et inconditionnellement attentive à son discours. Face à ce phénomène, j’aurais dû penser que le cadre avait été transgressé ; mais l'absence de demande émanant d’elle ne permettait pas de situer les balises d'une situation d'entreti en classique.

La description que Cindy donne de ses relations aux hommes me fait l'entrevoir comme "extrémiste". L'ambivalence normative est un moyen terme qu'elle ne désire pas prendre en considération. Les liens tissés sont dès lors fusionnels et exagérément proches, ou distants et sans intérêt. La fusionnalité gommant la différenciation des sexes, l'ambiguïté sexuelle se remarque chez Cindy tant au niveau de ses amitiés que de ses relations intimes. Elle aime séduire hommes et femmes, indistinctement. Cette séduction compulsive apparaît à la fois comme tentative de valorisation narcissique et comme un moyen de pression pour obtenir de l'autre son adhésion à la fusion. L’ambiguïté était flagrante avec son amie, Madame M., son ami, Monsieur V., son amant, Monsieur K. Avec Madame M., c'est sous l'effet de l'alcool que l'inconsistance de son orientation hétérosexuelle se révélait. En effet, désinhibée, Cindy s'adonnait publiquement avec son amie à des démonstrations d’homosexualité exhibitionniste à la limite de l'atteinte aux moeurs. Monsieur V., ami depuis vingt ans et secrètement amoureux de Cindy, ne participait à ces ébats que dans le rôle de témoin oculaire, mis qu’il était dans la place du voyeur. Monsieur K, quant à lui, homme marié et père de deux enfants, était celui contre qui ces "conduites transgressives" étaient dirigées. Il était convié à occuper la position du censeur dont on se moque et qui est prié de s’en moquer. En fin de compte, mon impression dominante est que sous son apparence de femme phallique , séductrice et dominatrice, Cindy dissimulait mal sa crainte de perdre la sensation d’une fusion illusoirement acquise . Au cours d’une de nos dernières rencontres, Cindy me montra ses jambes couvertes d’une sorte d’eczéma. Elle me dit en riant que pareil accident ne lui était plus arrivé depuis vingt ans. A tort ou à raison, je me sentis concernée et ne pus m’empêcher de penser qu’elle me faisait cadeau d’un symptôme de conversion hystérique où ses jeux de jambes séducteurs recevaient la rougeur de la honte pour prix de son avidité contactuelle polymorphe. Son inconscient devait savoir qu’il n’était pas moral de me faire du pied.

Clôturer les entretiens se fit simplement ; tout comme j'étais venue, je repartais, à la différence près que je souhaitais maintenir le contact. Mon contre-transfert restait positif et, d’un point de vue opportuniste, j’avais besoin d’elle pour poursuivre ma recherche. Cindy qui m'avait proposé son aide pour trouver d'autres sujets ne remplit pourtant pas sa promesse. Je pense avoir réalisé l'ampleur de ce qu'avait généré en elle mon "intrusion". Mon départ a été vécu comme un abandon et mes nombreux appels téléphoniques en vue d’obtenir son aide pour établir de nouveaux contacts avec d’autres prostituées n’ont sans doute abouti qu’à renforcer sa frustration de n’être pas l’unique objet de mon intérêt sinon de mon amour, et l’ont déterminée à se venger de mon infidélité en me punissant à sa manière ; en me châtrant dans mon travail. Pendant qu’elle me promettait une aide sur laquelle je me reposais avec une foi naïve, elle organisait le blocus autour de moi afin de rester l’ « unique ».


Le test de Szondi de Cindy

VGP

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Date

1

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18/02/00

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8/03/00

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20/03/00

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26/03/00

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28/03/00

7

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4/04/00

EKP

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Interprétation du test de Szondi

Identification du sujet : Cindy

Sexe : F Age : 44 Profession : Prostituée Diagnostic ou raison de l’enquête : Prostitution

Test recueilli par Caroline DE TOGNI

Dates : mars 2000

Lieu : salon

Nombre de profils : 7

Indices globaux

Tropisme vectoriel 

Majoritaire : S 47 m31 hy30

Minoritaire : C 36 d5

Index symptomatique : 29 (faible) Index d’acting : 1,67

Index social : 39

Index Dur/Moll : 1,15

Positions pulsionnelles Avant-plan : 3 4-1 2

Positions pulsionnelles globales : 3 1 4 2

Facteurs symptomatiques : d0

Facteurs racines : hy- ! m+ ! e+ k-

Index de variabilité : 20 Index de désorganisation : 0,10

Classe pulsionnelle : m+

Interprétation dynamique

Vecteur C

Contact normal, facile, légèrement accrocheur-accroché. L’ambivalence constante en d à l’arrière-plan signe une bonne stabilité de l’humeur qui est plutôt joviale.

Vecteur S

La tendance majoritaire es t à l’inversion (S-+) mais la variabilité tant en h qu’en s renvoie à une certaine ambiguïté sexuelle ( bisexualité nette au premier profil) et un penchant au sado-masochisme. L’arrière-plan va dans le même sens.

Vecteur P

Le profil univoque est celui d e la « Gewissensangst » (angoisse de conscience morale) : la culpabilité est écrasante avec une exceptionnelle crainte d’être mal jugée et punie publiquement (hy- ! ! !). Le retour du refoulé se fait sous les espèces de l’exhibitionnisme provocateur.

Vecteur Sch

Le moi est typiquement névrotique (hystérique), axé sur le refoulement et la négation. La grande variabilité en p signe une problématique identificatoire non résolue.

A l’arrière-plan on note une franche auto-affirmation narcissique, qui couplée avec la grande mouvance en h et s, plaide pour une organisation perverse (bisexualité/sado-masochisme) latente.

Comparaison avant- arrière- plan

Avant et arrière-plan s’opposent comme névrose et perversion.

Formes d’existence prévalentes

VGP : 11 (névrose de base), 14 (hystérie), 15 (psychosomatique).

EKP : 9 (perversion sadique), 6 (dépression narcissique, masochisme).

Conclusions

Profil typiquement hystérique caractérisé par le refoulement de la bisexualité et recouvrant une organisation perverse sado-masochiste.

Le test de Rorschach de Cindy

Planche 1

1. Tu peux marquer que ça me fait penser à un papillon ( G A+ Ban ) .

E. Vous voyez autre chose ?

Non, à part un papillon.

Là, le corps, la chenille enfin, et cette forme-ci, ses ailes, oui ses ailes pour que ça vole un papillon. Le papillon est à plat .

Planche Il

2. (Rit) V < V > On dirait là au-dessus, ça me fait penser à un petit chat ( D2 A+). Le dessus ... parce que ça, franchement !

E. Un chat ?

Au niveau des joues, les yeux là. C' est l'ensemble, la gueule d'un chat.

3. Et ici, la gueule d'un lion quand il rugit ( G Ad - ) . Il y a que ça qui me vient (rit).

Tu vas ressortir que c'est l'amour des animaux

E. Un lion ?

Là c'est quand il a sa gueule ouverte ; dans le blanc.

Ouverte ?

Oui, et là, en-dessous, ça fait penser à quand il ouvre sa gueule , sa langue qui pend. (D3 kp-)

Qui pend ?

Là, comme il a la gueule ouverte là, sa langue pend.

Planche 111

4. Ca me fait penser à des femmes ( G F+ Miroir ) là, avec des bottines . Vers le bas, on voit les talons, là la poitrine, et elles sont en pantalon . Et la blouse, je dirais que ça représente un petit top . Je dirais que c'est la même personne qui se regarde dans un miroir.

E. Des femmes ?

Là, les talons, les bottines, le pantalon, la poitrine et comme les images sont identiques, à quelques détails près, je dirais que c'est une personne qui se regarde dans un miroir. Le buste est penché, là, la poitrine pend comme elle est penchée .

Planche IV

5. Ca me fait penser à un monstre (rit) (G H +). Je vois pas d'autre truc. Je le verrais comme ça devant moi, j'aurais peur . Un monstre imposant, un corps imposant et une petit tête. La petite tête (D3 Ad-) me fait penser à un truc d'un serpent, mais non. Quand il ouvre la bouche pour prendre sa proie et qu'il s'élargit là. Le serpent, c'est la bête dont j'ai le plus peur, le plus horreur. J'ai plus peur d'un serpent que d'un lion.

E. Un monstre ?

Le monstre, je prendrais l'enveloppe, le tout là. Imposant ?

Pour moi, comme on voit le corps par rapport à la tête et ici ses pattes, ses jambes, et qu'il marche comme ... pom pom pom (mime), et qu'il marche, et qu'il a une dégaine : "attention j'arrive" (utilise une voix grave).

La tête ?

C'est petit, ça me fait penser à la gueule d'un serpent qui s'élargit quand il avale sa proie.

Elargissement ?

Parce que là, c'est tout fin, et là plus large.

Planche V

6. Un oiseau qui prend son envol (G kan+ Ban). Plutôt, une chauve-souris (G A+ Ban), je dirais. E. Une chauve-souris ?

Car une chauve-souris c'est déjà noir. Je dirais pas que c'est charnu ... là, c'est le corps, là je vois ses deux pattes, elle prend son envol et le reste ce sont ses ailes. Son envol ? Car une chauve-souris, quand elle prend son envol, elle a les ailes déployées, sinon elle est repliée.

Planche VI

7. (Sourit). Ca, ça me fait penser à la tête d'un serpent (D2 Ad+) . Et qu'on aurait écrasé son corps . Le corps, j'ai l'impression qu'il vient jusque là et puis qu'il est écrasé (fait les bruitages). Et on pourrait même s'en servir, si on voulait, comme descente de lit (Ban). Moi, je suis pas trop pour ça, je préfère le synthétique. Je suis anti-fourrure, je suis un peu comme Brigitte Bardot.

E. Une tête de serpent ?

Oui, et il y a une partie du corps. Quand je vois les yeux là, la tête là, j'ai envie de l'écraser. C'est une bête que je répugne. C'est peut être pour ça que j'ai envie de l'écraser. Ici, c'est fin.

Ecraser ?

C'est par rapport au-dessus, là c'est beaucoup plus large. Il est déchiqueté par ici, au niveau du corps qui est plus large.

Planche VII

8. Ca fait penser à deux bustes qui sont sur un socle et qui se regardent ,(G Hd+ Dévitalisation) parce que t'as le visage qui se regarde à l'intérieur. Ca, ça fait penser à la tête, là je sais pas si ce sont leurs coiffures qui remontent comme ça ou si elle ont une plume, et les bras vers l'arrière.

E. Deux bustes ?

Là, le corps, les bras, le socle, le buste, le cou, le visage, le nez, le renfoncement, le front et la coiffure qui revient un peu sur le front. Elles ont sûrement un chignon, et là, une garniture, une plume, je ne sais pas bien définir.

Planche VIII

9. Ca fait penser à des animaux style puma, des bêtes qui grimpent. Grimper vers les sommets. Deux félins qui grimpent ( D1 kan+ Ban) vers un sommet.

E. Félins ?

C'est tout le corps, ici les pattes et la montagne( D4 Pays+) c'est au niveau du gris. E. Qui grimpent ?

T'as, je dirais pas leur dégaine, à la façon dont ils marchent et qu'ils doivent atteindre quelque chose.

Le sommet ? La pointe. Ca.

10. Et ici, ça me fait penser aussi, tu vas rire, à des animaux, là, la tête d’un félin aussi (D2 F-), un lion ou une lionne. Pour moi, c'est femelle et pas mâle, pour moi les mâles sont plus ... les yeux et puis le nez, là. Oui, je dirais que c'est la gueule d'un félin. C'est plus joli quand il y a des couleurs. Le sommet c'est dans le gris (délimite).

E. Une gueule de félin ?

Là, les yeux, ça représente là, le nez du félin, sa bouche ; là, dans l'évasé plus clair.

Ce sont des tests que tu as déjà passés ? Oui.

Planche IX

11. < Ici, ça me fait penser à un thorax, des poumons .(D6 Anat-)

E. Un thorax, des poumons ?

La forme .

12. La, au-dessus, ce sont deux choses qui se ressemblent , qui sont identiques (D12 F-, remarque symétrie).

E.Identiques ? Oui, là.

13. Ici, dans l’orange, ça fait penser à un sq uelette, une ossature, là ses petits débris (D7 Anat-).

E. Un squelette ?

Ca m'a l'air pointu, inégal (délimite avec le doigt).

14. < Si je mets la photo comme ça, tu vas rire, ça me fait penser à un singe sur un morceau de bois (D1+D3 kan-), ou plutôt à un homme de la préhistoire avec un grand manteau de fourrure (D1 H+)

E. Un singe ?

Oui, par rapport à la gueule et c'est pour ça que j'ai dit un homme de la préhistoire, car ils avaient des gueules de singes. Le bois ne change pas et il y a une fourrure.

Une fourrure ?

( Touche la planche). C'est le volume, ce qu'il a sur lui a l’air très épais, doux.

15. > Ici, à deux statues (dans l'orangé)(Dd27 H-) ; un homme et une femme plutôt ici, et ceci qui est là, me fait penser à un oiseau. Un aigle que l'homme essaie d'apprivoiser. < Oui, de l'autre côté, c'est la même chose que l'homme qui tend la main vers l'aigle, l'oiseau (D3 K-)

E. Des statues ?

Ca peut être un couple, pas nécessairement une statue, j'ai peut-être pas utilisé le bon terme. Elle est assise et lui debout, il donne à manger à l'oiseau (chante).

Apprivoise ?

Car j'ai l'impression qu'il lui donne à manger . Là, son bec, son plumage.

Planche X

16. Ben ici, ça me fait penser à deux araignées (D1 A+ Ban), deux sales bêtes , du côté bleu.

E. Des araigné es ?

Quand je les vois, je les écrase . Là avec leurs pattes (montre).

17. Ici, dans le jaune, ça me fait penser à deux chiens (D2 A+ ® kan+). E. Deux chiens ?

Ils sont assis, il font même les beaux. La queue, les deux pattes avant et les deux pattes arriè res.

18. Ici, là ça me fait penser, je dirais pas des oiseaux, c'est pas ça, mais des écureuils qui grignotent ( D8 kan+). Ils sont sur, je dirais pas sur une branche, pas du tout mais un tronc, ils grignotent le tronc.

E. Des écureuils ?

Oui, deux petits rongeurs. Qui grignotent ?

Ils ont leur gueule vers un tronc, on dirait qu'ils grignotent.

19. Les deux taches représentent deux feuilles mortes et ici, ça me fait penser à un insecte.

E. Des feuilles ?

Deux feuilles mortes (D13 Bot+). Ca n'a pas la forme d'une feuille. La tige, des feuilles qui sont tombées, mortes, à plat. Ce doit être l'automne pour moi.

20. >V >V< Ù . Ici, ça me fait penser à la trompe d'un éléphant (D6 Ad+ ® kp).

E. La trompe d'un éléphant ?

Oui, là , elles se rejoignent .

21. Y'a qu'ic i, ça me ferait penser à la gueule d'un crocodile (D12 Ad-) au niveau des

yeux qui ressortent très fort .

E. Un crocodile ?

Ce sont les yeux surtout, globuleux.

Globuleux ?

Ce qui ressort là. Une tête d'alligator ou de crocodile. C'est surtout au

niveau de la forme des yeux.

22 . A part ça, des petites ventouses (Dd31 Ad-), parce qu'un poulpe c'est rose et ça me fait penser à des petites ventouses qui ressortent .

E. Des ventouses ?

La forme du dessin. Une ventouse de poulpe, peut-être parce que c'est r ose aussi.

23 . Et ici, au niveau du vert, près de l'araignée, ça me fait penser à un animal

qui est couché (D12 kan passive), avec sa tête vers le bas et ses oreilles en avant.

E. Un animal couché ?

Il n'est pas debout en tout cas, il est couché , carrément à plat , il est sur son

corps.

Vers le bas ?

Oui, comme ça (fait le geste).

Interprétation du test de Rorschach

Les réponses animales dominent largement avec une prédilection pour les kinesthésies partielles. Le refuge dans la fantaisie animalière permet de maîtriser une angoisse centrée sur l’agression sexuelle. Bien que les réponses couleur soient quasiment absentes, la forte réactivité à la couleur (RC% : 65) associée à l’abondance des expressions d’affect via les réponses animales de type kan et kp plaide en faveur de la défensive phobique : l’angoisse d’agression sexuelle est déplacée sur des objets phobogènes. En l’occurrence il n’est pas exagéré de dire qu’ici, ils abondent. Mais l’attitude contre-phobique complète souvent l’expression phobique de l’angoisse : « écraser la tête du serpent, apprivoiser l’aigle.. ». Le même détail (planche X,D12) qui avait appelé la représentation d’un crocodile aux yeux globuleux fait place, immédiatement après (réponse 24) à un animal couché, carrément à plat, terrassé peut-on dire. La bisexualité s’exprime notamment par l’hésitation à préciser le sexe (réponse 10). Une certaine touche hypomaniaque apparaît à la planche IX à travers une kinesthésie de mauvaise qualité formelle qui , de plus, est chantée ! La planche III suscite une réponse très narcissique, non seulement parce que la relation est ramenée au stade spéculaire mais parce que tous les signes de castration y sont gommés par des accessoires phalliques (bottines, talons, pantalons, top) et « si la poitrine pend, c’est parce qu’elle est penchée ».

Lola

Lola est d'origine française. Elle est née dans le nord et est âgée de presque 35 ans lors de nos entretiens. Mariée depuis huit ans à un homme de 12 ans son aîné, sans enfant, elle a périodiquement fréquenté le milieu de la prostitution.

Nous prévenons le lecteur que les éléments d'anamnèse sont épars et incertains : ils résultent de la volonté du sujet qu'il en soit ainsi, sa difficulté à s'orienter dans le temps ajoutant également à la confusion gl obale.

La mère de Lola est française, son père belge. Lola n'aurait jamais connu son père et serait donc née d'une "fille-mère" de 22 ans. Toutefois, la séparation d'avant la naissance ne paraît pas claire, car le sujet évoque de fréquents allers-retours entre Belgique et France. Durant les huit premières années de son enfance, elle a principalement été élevée par sa grand-mère maternelle. Elle dit avoir le sentiment de bons souvenirs de son grand-père mais le fait de l'avoir perdu très jeune rend sa mémoire incertaine. Lola ne fréquentait alors que très sporadiquement sa mère mais cela ne semblait pas avoir d'incidence sur son humeur puisque "l'instinct maternel lui était étranger".

En 1972, lui naît une sœur de père inconnu, avec laquelle elle n'aura aucun contact particulier du fait qu'elles ne vivent pas sous le même toit. En 1973, Lola est contrainte de réintégrer le domicile familial, sous prétexte du mariage imminent de sa mère avec un homme de nationalité belge. Lola a alors huit ans et manifeste s on amertume envers cette nouvelle union : «  Elle ne m'avait pas demandé mon avis », ce qui laisse malgré tout soupçonner un certain attachement. Dès le départ, les sentiments du sujet à l'égard de ce beau-père sont sans équivoque : «  Je sentais qu'il ne voulait ni de moi, ni de ma soeur". La violence verbale qu'il manifestait fut bientôt relayée par la violence physique. La mère ne tarda pas non plus à se laisser aller à son côté "sadique". En 1975, la mère de Lola mettra au monde son 3e enfant : un garçon .

Etait-ce le fait de son sexe ou du lien filial qui le liait à son père, il bénéficia en tout cas d'un traitement de faveur. Petit, il fut atteint de leucémie, ce qui lui offrit l'avantage d'être gâté, au détriment des autres. Lola qualifie son enfance et son adolescence de malheureuses. Le seul fait important qu'elle souligne concernant la période de transition entre l'adolescence et l'âge adulte (± 18 ans) est le fait d'avoir quitté le domicile familial. Ne disposant d’aucun soutien matériel, ni de formation spécifique, elle échoua dans la rue n’ayant pour seul moyen de subsistance que la mendicité. Avec le recul, elle pense avoir bien agi, et quand elle évoque la rue, elle parle d'une période "folle".

A 19 ans, Lola rencontre celui qui deviendra son époux. Il est dépanneur de formation et l'extirpe de son milieu. A 20 ans, elle entre dans la prostitution et y reste pendant un an. Elle ne fera aucun commentaire sur cette période, sauf un bref rappel de son premier gain substantiel (18 ans et demi) et de l'excitation d'avoir gagné sa croûte en si peu de temps. Par la suite, elle commença une formation d'aide soignante très vite interrompue par un déménagement vers Paris. A 26 ans, le couple se marie sur l’insistance de Lola et elle commence à faire des photos de mode amateur. Elle ne se sentira pas à l’aise dans ce milieu qualifié de rapace : « C’est sophistiqué, c'est pas mon truc ». Elle se tournera alors de nouveau vers la prostitution, mais tombera rapidement sous le coup de la loi française considérant le cohabitant d'une prostituée comme proxénète. Deux alternatives leur seront proposées : soit l'interdiction de séjour durant 3 ans, soit l'emprisonnement de son mari pendant 3 ans. Ils optèrent pour la première solution et revinrent en Belgique. Lola a 30 ans, est sans emploi et vit du CPAS, mais elle reprendra et finira sa formation d'aide soignante qui la conduira à travailler dans une maison de repos jusqu’à l’âge de 32 ans. Son mari tombe malade et les soins requis nécessitent de grandes sommes d'argent. Ensemble, le couple aboutit à la décision que la prostitution deviendra leur moyen de subsistance. Lola orientera son choix vers les bars à consommation de luxe avec mission d'entraîner le client à boire , les attouchements n’étant autorisés qu’au dernier moment. C'est sous la coupe d'une mère maquerelle que Lola débute, mais elle reconsidère rapidement la question, estimant que rendre la moitié de ses gains est excessif. Par conséquent, elle devient indépendante. Seule lui incombe la location du bar ( 3.000 FB /jour).

A l'heure actuelle, sa clientèle est principalement composée d'habitués de 18 à 83 ans, de tout milieu et de toute profession avec une prédominance d'hommes mariés. Ses impératifs sont clairs :

  • les peaux de couleur n'ont pas droit d'entr ée, elle est maître des lieux,

  • elle n'embrasse pas et refuse d’adopter la position passive,

  • elle ne revoit pas ses prix au rabais (pas en deçà de 1.000 FB) et si ce que dégage le client potentiel ne lui convient pas, elle n'hésite pas à le congédier.

On le voit, Lola s’énorgueillit de s'offrir le luxe de choisir, son statut d'indépendante la faisant apparaître comme privilégiée par rapport aux filles sous tutelle. Son rythme de travail est de quatre à cinq heures par jour, à raison de six jours par semaine. Ses gains quotidiens varient habituellement entre 5.000 et 22.000 FB sauf extra (pouvant aller jusqu'à 150.000 FB. pour une heure). Ces sommes considérables ne la motivent pourtant pas à épargner : « J'ai tellement été frustrée dans mon enfance que maintenant, je m'éclate » .

Lola se sent maintenant épanouie, et 30 ans a été le plus bel âge pour elle. Elle dit avoir délibérément choisi ce métier qui lui a permis de se décomplexer et de se rassurer sur son pouvoir de séduction sans pour autant la conduire à éprouver du plaisir avec ses clients. La concurrence entre filles est rude, avec la jalousie comme corollaire. Lola n'a pas d'amis ni dans le milieu, ni à l'extérieur, et le vide relationnel lui pèse. Les quelques fois où elle a cru pouvoir tisser un lien, elle a senti que l'on abusait d'elle, que ce que ces individus cherchaient en l’approchant avait l'odeur de l'argent ... Par conséquent, elle a appris à apprécier la solitude et se complaît à l'heure actuelle à rester chez elle en s'adonnant à la peinture abstraite, à la lecture de magazines grand public ou encore en se relaxant devant la télévision. Lola considère son métier comme stressant car : « tu ne sais jamais ce que tu vas devoir faire ; plus j'avance, plus les demandes sont bizarres". Malgré l'affluence des propositions, Lola, qui ne se sent pas "pute dans l'âme" (sic) manifeste l'envie, ou en tout cas caresse l'idée d'arrêter ses activités dans un an. L'interdiction de séjour prenant fin sous peu, elle désire retourner en France, s'établir ave c son mari, mais sans enfant, dans une ferme, avec des animaux.

La relation avec Lola.

De la même façon qu'avec Cindy, la prise de contact fut rendue possible par le biais d’une intervention masculine , notre intermédiaire se présentant comme le voyant personnel de Lola. Le contact téléphonique avec Lola me laissa quelque peu pantoise ; elle parlait d’un ton excité, le tutoiement immédiat brisait la glace mais me laissait pressentir que la question des limites s'avérait tangente. Le mode d'entrée en relation était un peu déroutant, son humeur joviale se situant à la limite de l'agressivité. Le rendez-vous fixé, nous devions nous rencontrer sur son lieu de travail. Sur le trajet, je ne fus pas très rassurée. Les hommes qui déambulaient devant les vitrines m’accostant tous les dix mètres, j'abordai le salon comme un lieu de refuge !

Lola était plus que suggestivement vêtue. Elle m'ouvrit la porte sans quitter sa vitrine en actionnant un système automatique et se détourna de moi lorsque j'entrai. Elle m'invita à m'installer sur les étroites marches menant à son présentoir ; d'un point de vue symbolique, je pouvais penser que le désir de domination se confirmait déjà. Je la regardais avec étonnement : grande, rousse, cheveux mi-longs frisés, mais dont les repousses nécessitaient une visite urgente chez le coiffeur. Son teint naturellement pâle la distinguait de ses congénères blondes, adeptes du solarium intensif. Elle devait mesurer 1m.75 ; ses jambes, longues et fuselées, laissaient apparaître une épilation fainéante, tandis que sa poitrine naturelle était menue. Son visage peu fardé ne donnait pas une impression de masque mais laissait entrevoir un faciès quelconque abrité sous la crinière sauvage. Je fus étonnée d'apprendre son âge car de visu, elle en paraissait 10 de moins. Au fil des entretiens, je lui voyais adopter sporadiquement un air physiquement arrogant : poitrine bombée, cambrure dorsale excessive.

Son intérieur est à la mesure de ses tenues : pailleté, simple, mais luxueux d'apparence. Il y fait spacieux et l'atmosphère est charmeuse. Les tapis muraux sont bordeaux relayés par de multiples voilages dorés et du velours lie de vin.

La décoration n'est pas surchargée, les seules photographies existantes sont celles d'images de corps magnifiés, de top-modèles nus photographiés artistiquement, ou de couples enlacés, brûlants de désir. L'esthétisme semble un élément primordial encore renforcé par les nombreux miroirs autorisant des vérifications anatomiques perpétuelles sous tous les angles. Le coin bar est ce qui est d'emblée mis en évidence, tandis que l'espace de "travail" à proprement parler, est pratiquement soustrait à la vue par un épais rideau de velours marine. Là, pas de lit, un large canapé de cuir faisant l'affaire, les éclairages indirects permettant d'installer une pseudo-intimité dans la brièveté de la relation. Une photo suggestive, trônant au-dessus du canapé est censée favoriser l'état approprié à la situation. Sa vitrine, quant à elle, s’ornait d’ un haut tabouret à côté duquel siégeaint deux tables avec chandeliers et grands miroirs, tandis que l'image de Sainte-Catherine perdue sous les fards et bâtons de rouge à lèvres servait un but lucratif plutôt que pieux. Sans oublier les inévitables néons roses et mauves permettant de gommer, comme Lola me l'a expliqué, les imperfections de la peau.

Dès le départ, Lola a été très claire : elle ne souhaitait pas me rencontrer en dehors de ses heures de travail. Son mari ne désirait pas qu'elle "étale sa vie à n'importe qui" (sic), tant et si bien qu'elle me disait lui mentir à mon sujet. Je jugeais à ce moment ma position fort inconfortable : non seulement, ma demande initiale s'alourdissait puisqu'elle me donnait l'impression d'un sacrifice qui pouvait la mettre en danger (menace du mari), mais mes sollicitations ultérieures m'étaient d'autant plus pénibles à énoncer. Après réflexion, il m’apparut que Lola désirait amplifier la situation de demande dans laquelle je me trouvais pour me dominer et se donner l'occasion de refuser ou d'accepter au gré de ses humeurs mes propositions. Je respectais bien entendu ses limites mais je m'exposais parallèlement à des situations limites. En effet, Lola, d'une nature que j'imaginais au départ sans tabou, me "laissa" auditivement assister à ses ébats, prétendant qu'il était gênant de me faire patienter 45 minutes dans un couloir. Peut-être aurais-je dû insister ... Quoi qu'il en soit, ce qui était choquant au départ pour moi était devenu routinier. Toutefois, il apparut que c'était moins le naturel de la nudité que le désir de s'exhiber, de choquer, qu'elle recherchait, compliquant même parfois les situations pour tester mes réactions. Il lui arrivait ainsi de solliciter et proposer mes services afin de m'inclure comme tiers de la scène. Quand bien même je refusais cette participation, la triangulation existait par la fantasmatisation et ma semi-présence. Ainsi, un jour où je passais prendre rendez-vous, elle me fit entrer malgré la présence de son client (licencié en philosophie) et m'offrit une boisson. Cet homm e, de prime abord correct, m'attaqua indirectement en discréditant fondamentalement la discipline psychologique jugée inutile, parce que non scientifique. Le contact s'adoucit et ils me proposèrent d'aller manger avec eux. Devant mon refus catégorique, le ton monta et les choses s'envenimèrent, l'attaque indirecte devint frontale, la moquerie et le mépris de mes interlocuteurs achevèrent de m'humilier. J'étais comme paralysée, incapable de rester mais tout aussi incapable de partir. Lola me tirait en bouteille, elle m'infantilisait, me présentait comme la jeune fille qui ne connaît rien à la vie et abondait dans le sens du « philosophe » qui prenait plaisir à me ridiculiser. Paradoxalement, je la sentais mal à l'aise, comme si elle avait, tout comme moi, peur de lui. Je pense que son désir de me choquer, de me malmener était la conséquence de sa propre peur qu'elle ne pouvait reconnaître et qu'elle projetait défensivement sur moi.

J'ai vécu cette situation comme un affrontement, j'en voulais à Lola de son attitude désinvolte et irrespectueuse à mon égard et, quand je fus seule avec elle, je le lui fis savoir. Elle fit immédiatement volte-face, critiqua le « philosophe » avec dédain et se présenta comme celle qui n’avait fait que jouer son rôle pour obtenir de lui ce qu'elle désirait : son argent. Dès lors, je m'interrogeais. Où se situait Lola ? L’incohérence de son discours me faisait constamment douter d'elle. Si elle était girouette dans son discours, je l'étais dans mes pensées. A cela s'ajoutait sa tendance à prolonger les entretiens plus qu'il n’était nécessaire. Elle m’empêchait de partir, m’obligeait à la regarder pendant qu’elle se livrait sur son estrade à des contorsions vulgaires sous prétexte d'attirer le client. Ce qu'elle cherchait, c'était à pouvoir lire sur mon visage ma stupéfaction, se prouvant par là qu'elle exerçait un effet, un ascendant sur moi. Un climat d’hostilité s'était donc installé entre nous et m’obligeait à une retenue pénible. Par ailleurs, lorsque Lola recevait son argent, elle se comportait comme un enfant à qui son père vient d'offrir un bonbon ou un petit cadeau, et qui est fier d'exhiber l'attention que ce père, ce « représentant phallique »  vient de lui témoigner. Lola avait envie de se sentir supérieure à moi, de me montrer que c’était elle qu’on aimait et désirait et de susciter mon envie ou ma jalousie. A travers cette scène du paiement, continuellement reproduite, pointait le manque d'un père, le manque de reconnaissance et de valorisation qu'elle avait subi. A mon contre-transfert globalement négatif succédait par moment la prise de conscience que derrière ce masque se dissimulait la fragilité, la solitude et la détresse de l'enfant abandonné quelle avait été.

En somme, j'ai eu beaucoup de difficulté à pouvoir me situer face à Lola. Je me sentais sur des sables mouvants. Je n'affirmais pas mes opinions, me rangeais aux siennes comme pour l’amadouer, lui plaire, car je sentais que si je me confrontais à elle, sa logique en terme de tout ou rien aurait tôt fait de me priver de sa compagnie. Je ne me sentais pas du tout en accord avec moi-même mais c'est comme si j'étais piégée face à ce qu'elle pouvait me dire. Elle avait une façon telle de tourner ses questions, ses demandes ou d'arranger les situations, qu'il m'était difficile de ne pas me rallier à son avis. En conscientisant le fait que j'avais sciemment endossé le rôle du masochiste et en analysant la structure perverse de notre relation, je décidai d'en refixer les limites. L'amélioration fut légère et les défenses moins rigides. Elle parla alors plus véridiquement d'elle, de son insécurité permanente face à l'infidélité possible de son époux , se basant sur le constat que : « Les hommes, ce sont tous les mêmes. Ce sont des animaux qui recherchent tous la même chose. Ca ne te fait pas croire au mariage». Dès lors, sa prostitution pouvait s'inscrire dans un contexte de mise en équivalence où, sous un prétexte pécuniaire, elle réalisait inconsciemment l'adultère fantasmé lui permettant de prendre sa revanche. Cette attitude semi-ouverte se rétracta pourtant aussitôt que je lui proposai la passation lu T.A.T. « Et encore quoi ? Tu en as encore combien des conneries pareilles ? » . Elle redevint désagréable, me critiquant ouvertement, et postposant pendant dix jours d'affilée, le test en question. Une date claire fut fixée par la suite pour conclure, mais vingt minutes avant de me recevoir à ce rendez-vous, Lola téléphona, se disant saoule et incapable de passer le test. Lassée, déçue, énervée et constatant que cette escalade pourrait ne pas cesser, je jouai franc jeu en lui exposant quel avait été mon vécu face à notre relation. Lola "explosa" littéralement, elle n'était plus que venin, son ton était véhément et son vocabulaire ordurier. La rupture fut radicale mais je la vivais comme un soulagement. Mon seul regret est de n’avoir pu lui dire mon sentiment que, derrière ses défenses massives, il y avait son désir inassouvi d'inscrire une relation amicale dans la durée, concrétisé par ses tentatives de prolongations infinies d e nos entretiens.


Le test de Szondi de Lola


VGP

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Date

1

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+!

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8/05/00

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11/05/00

3

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15/05/00

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18/05/00

7

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21/05/00

EKP

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1

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2

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±

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Interprétation du test de Szondi

Identification du sujet : Lola

Sexe : F Age : 34 Profession : Prostituée

Diagnostic ou raison de l’enquête : Prostitution

Test recueilli par Caroline De Togni

Dates : mai 2000

Lieu : salon

Nombre de profils : 7

Indices globaux

Tropisme vectoriel 

Majoritaire : C50 m35 s32 k31

Minoritaire : P35 h6 e12 p14 d10

Index symptomatique : 41 Index d’acting : 2,83

Index social : 24 (bas)

Index Dur/Moll : 1,55

Positions pulsionnelles Avant-plan : 3 1 4 2

Positions pulsionnelles globales : 3 1 4 2

Facteurs symptomatiques : h0

Facteurs racines : s+ hy- k-

Index de variabilité : 23 Index de désorganisation : 0,12 (Sch 0,22)

Classe pulsionnelle : s+

Interprétation dynamique

Vecteur C

Le besoin d’accrochage se manifeste sporadiqu ement sur fond d’ambivalence, ce qui est révélateur d’une tendance dépressive subjectivement vécue, d’autant plus qu’à l’arrière-plan on note un renversement dans le facteur d (d+/d- !). Le sujet s’accroche facilement mais avec méfiance, toujours prête à c ouper le contact (m ±  !).

Vecteur S

Le besoin de dominer l’objet est particulièrement fort avec une franche propension au sadisme (s+ ! !)

Vecteur P

L’angoisse est vive, dans le sens de la peur du jugement d’autrui (P 0-) et d’une culpabilité labile (e +/e-).

Vecteur Sch

L’organisation du moi est majoritairement névrotique avec une note hystérique prévalente : k- associé à un p labile, aussi bien à l’avant qu’à l’arrière-plan. Cependant, la réversibilité en k ( k+/k- !) est indicatrice de mouvements pervers (sadiques essentiellement) probablement associés à des mouvements thymiques de type hypomaniaque.

Comparaison avant- arrière- plan

Pas de contradiction entre les deux plans.

Formes d’existence prévalentes

VGP : perversion (9), psychopathie (8), névrose (11) hystérique (14), psychosomatique (15).

EKP : inflation (3)

Conclusion

Le tableau est dominé par un forte tendance sadique qui n’est que faiblement contenue par des mécanismes névrotiques de type hystérique (refoulement-négation) et qui aboutit probablement à des échappées perverses dans un contexte cyclothymique.

Le test de Rorschach de Lola

â Chaque fois que le sujet fait une remarque qui n’a pas de rapport avec la passation du test , nous la mettons entre parenthèses [ ]

Planche I

1. Ca c'est vraiment le truc que tu fais en psycho ... Ben, le papillon (G A+ Ban).

E. Un papillon ?

Les ailes et le corps quoi.

2. Ca pourrait être un scarabée (G A+) aussi. [ Je l'ai déjà eu comme client celui-là ]

[ Merde, elle a mis des glaçons ... ]

E. Un scarabée ?

Un scarabée qui vole, comme le papillon quoi. [ Wah, la bagnole ! ... ] C'est ça ; cette partie-là m'y fait penser.

Planche II

3. Encore ?? ... C'est le même système . Deux éléphants qui s'embrassent (G kan+)

E. Deux éléphants ?

La t rompe, la tête, le corps. Trompe contre trompe.

Qui s'embrassent ?

Les deux petites trompes l'une contre l'autre.

4. ... Non, plutôt deux Yorkshires qui s'embrassent (G kan+).

E. Deux Yorkshires ? Deux petits Yorkshires l’un contre l'autre. Là, les oreilles, le museau bien pointu, ils ont une tête de Yorkshire.

5. On peut voir aussi un utérus (Dbl 5 Sex -). Tu dois marquer tout ce que je dis ? J'ai dit aussi deux éléphants, mais ça n'a rien à voir.

E. Un utérus ?

Plutôt la partie blanche, là, qui m'y a fait penser.

Planche III

6. Deux Africaines qui jouent au tam-tam (G K+ Ban). [ Oh, il drache, quelle merdasse ]

Ca fait penser à deux Africaines, non ?

E. Deux Africaines ?

Oui, elles dansent [ Lola. fredonne un air de musique rythmée   ] ; les

tam-tam s là. La tête, les seins, les mains sur le tam-tam et les jambes là.

E. Qui jouent du tam-tam ?

T'as les mains sur le tam-tam là.

Planche IV

7. C'est vraiment pas facile. Une grande tache noire (G Clob Choc).

E. Une tache ?

C'est une masse ...

8. Là, je vais penser à un dinosaure mort (G ClobF-).

E. Un dinosaure mort ? Oui, il est écrasé comme si on le voyait couché à cause de ses grands pieds, la tête là, le corps, les jambes. Finalement, plutôt un dragon.

9. Et aussi à une peau de bête (G A+ Ban).

E. Une peau de bête ?

C'est un flash quoi, rien d'autre. C'est la forme là.

Planche V

10. Une chauve-souris (G A+ Ban). Je vois beaucoup d'animaux hein ?

E. Une chauve-souris ?

L'ensemble : les ailes, la tête, les pattes.

Planche VI

11. ... Une feuille de vigne ( D1 Bot+). T’as pas des trucs un peu plus colorés, ça devient déprimant !

E. Une feuille de vigne ?

Le dessin, la forme ...

Planche VII

12. v < J'sais pas franchement. Des nuages (G ClobF), franchement, j'sais pas ... Il m'inspire pas du tout celui-là.

E. Des nuages ?

Toujours la forme. Celui-là j'ai eu dur, si je me rappelle, hein ?

Planche VIII

13. Ah, des couleurs ! Quand même ! Des belles couleurs en plus . Je vois un lion (D1 A+ Ban).

E. Un lion ?

< Le lion, je le vois dans ce sens là. C'est toujours la forme.

14. ... Et je vois ... comment ça s'appelle ce truc là ... Ah oui, la montagne (D4 Pays+).

E. La montagne ?

Je sais pas, ça m'est venu comme ça.

E. Vous pouvez réfléchir, vous avez tout le temps.

Qu'est ce que tu veux que je te dise de plus !

Planche IX

15. ... < Un mec qui fait de la moto. Y'a un gros bébé derrière, un énorme

gros bébé (D1+D4 K-).

E. Un mec qui fait de la moto ?

On le voit là, le type et là, la moto. C'est un énorme bébé, il a trop bu de lait, il est avec le mec qui fait de la moto.

Planche X

16. (Baille). Oh, punaise ... peut pas prendre une autre ? ... Des taches de couleurs, elle est un peu chiante celle-là. Mets autre chose que "chiante", on va me prendre pour une vulgaire. C'est pas du tout mon truc d'être vulgaire ... Je vois plein de trucs. Là, quelqu'un qui se dépose avec un delta plane ( D7 K-).

E. Qui se dépose ?

Là, le type et les ailes là.

17. Un gros crabe , tu vois (D1 A+ Ban) ?

J'ai pas tout pris ensemble. Là, les grosses pinces.

18. Là, des nuages qui sont tenus par des espèces de grosses oies (D 9x2 kan-). Voilà, c'est tout.

E. Des nuages ?

Oui, ils sont roses (D9), les oies (D8), la tête, le corps de l’ oie qui tient le nuage.

Interprétation du Rorschach

L’attention dispersée est manifeste, ce qui n’empêche pas le sujet d’investir malgré tout et en maugréant la tâche demandée. L’humeur franchement dysphorique s’exprime directement. Les planches paternelle et maternelle (IV et VII) provoquent chacune un choc au noir qui est difficilement surmonté et qui, en tout cas, révèle combien la relation aux imagos parentales primitives est génératrice d’une vive angoisse de perte d’objet. Outre la dispersion de l’attention, les deux dernières planches suscitent des réponses kinesthésiques peu banales de mauvaise qualité formelle , assez typiquement maniaques, où il est impossible de repérer une identification différenciée. S’identifie-t-elle au gros bébé-phallus d’un père imaginaire surpuissant (15), à un homme volant qui vient d’affronter la mort (16), voire à une oie grasse retenant les nuages qui ne font que passer – comme les clients- (18), comment trancher ? C’est précisément cette imprécision identificatoire, liée aux carences précoces, génératrices de mauvaises relations à de mauvais objets internes, qui mobilise les défenses maniaques.

Conclusion

La prostitution est moins un métier qu’un destin. Quand une femme s’y engouffre, elle « choisit » une forme d’existence qui lui permet de conjurer le danger pulsionnel en le projetant d’abord dans le monde extérieur, puis, sur le mode phobique et/ou maniaque, en l’affrontant activement jour après jour.

Ainsi échape-t-elle, aussi longtemps que la pulsion de mort est tenue en respect par un narcissisme âpre et sans concession , à l’angoisse d e castration - destruction qui la mine en permanence.


FOOTNOTES

1. CHOISY M., « Psychoanalysis of the prostitute », New York, Philosophical Library, 1961.


2. AGOSTON T., « Some psychological aspects of prostitution : The pseudo-personnality », International Journal of Psychoanalysis, vol 26, pp. 62-67, 1945.


3. HOLLENDER M.H., « Prostitution, the body and human relatedness », International Journal of Psychoanalysis, vol 62, pp. 404-412, 1961.


4. REY P.L., Préface à « Nana » d’Emile Zola (1879), Classiques Pocket, Paris, 1991.


5. FENICHEL O., « The counter-phobic attitude », International Journal of Psychoanalysis, vol. 20, pp. 263-274, 1939.

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