L. Szondi


News
Szondi Institut
Articles
Szondi Vectors Descriptions
Literature
New Developments
Cahiers
Szondi's Applications
Szondi Groups
Links
Personality Developments
The Latin Section
Rorschach
Books








L’IMPACT DE l’ECART D’AGE SUR LE DEVENIR DES MEMBRES D’UNE FRATRIE.

Stéphanie HAXHE

Une richesse inexploitée

Les relations fraternelles font partie d'un vécu quotidien et peu d'auteurs ont pris le recul nécessaire afin d'analyser les enjeux et l'impact de ces relations sur le développement des individus. Il semble plus aisé de questionner les liens de filiation que les liens fraternels, peut-être parce que l’individuation progressivement acquise par rapport aux parents est plus difficile à acquérir vis à vis des frères et sœurs.

Et pourtant, lorsqu’on la considère de plus près (ou de plus loin !), la fratrie et ses multiples aspects nous offre de non moins multiples terrains d’investigation. S’agit-il de frères germains ? De "demi"-frères ? De frères par alliance ou par adoption ? Combien sont-ils ? Deux ? Trois ? Quatre ou plus ? La fratrie est-elle monosexe ou les deux sexes sont-ils présents ? Sont-ils séparés par un faible écart d’âge ou y a-t-il près d’ une génération entre eux ? Un des membres de la fratrie est-il porteur d’un handicap ? Etc. Autant de configurations qui auront chacune une influence particulière sur le devenir de chaque membre de la fratrie.

Entre le semblable et le différent

Au cours de notre recherche, nous nous sommes personne llement intéressée aux fratries de germains comportant deux membres de même sexe (féminin en l’occurrence), séparés soit par moins de deux ans soit par plus de trois ou quatre ans d’écart d’âge. Au sein de ces fratries, nous avons porté notre attention sur les caractéristiques qui différenciaient au mieux chaque individu du couple. Dans les fratries monosexe, on peut en général observer que si l'un est valorisé par son cursus scolaire, l'autre est reconnu pour avoir une vie sociale plus étendue, si l'un est calme, l'autre est plus impulsif, etc., de sorte qu’ils peuvent apparaître comme le positif et le négatif d’une même photo.

Pourquoi deux amis semblent-ils avoir plus d'intérêts communs que deux frères ou sœurs ? Si on considère que deux germains partagent environ la moitié de leurs gènes ainsi qu'un environnement familial et son histoire, sa culture, son éducation et tout son quotidien, de telles différences posent question.

Notre hypothèse était la suivante : si les germains sont si différents, c'est pour protéger leur ego en cas de comparaison. Les frères et sœurs ressentent en général le besoin de se comparer l'un à l'autre car la comparaison au semblable apporte des informations sur soi-même. Cependant, la comparaison peut s'avérer douloureuse lorsqu'elle valorise l'un des germains aux dépens de l'autre.

Un mécanisme de défense se mettrait dès lors en place, la différenciation, mécanisme inconscient dont l'action viserait à créer des différences afin de se démarquer de son germain. De cette façon, lorsqu’il a investi un ou plusieurs territoires différents, chacun est "maître en son domaine". Dès lors, non seulement la comparaison est valorisante sur son propre terrain, mais elle est également moins frustrante sur le terrain de l'autre car c'est un ter rain qui n'a pas fait l'objet d'un choix ni d'un investissement particuliers.

F.F. SCHACHTER avait émis cette hypothèse en 1982 et l’avait testée sur de grands échantillons à partir de questionnaires fermés. Nous avons souhaité mettre à l’épreuve la pertinence de cette hypothèse et celle de quelques concepts qu’elle avait introduits à un niveau plus clinique sur base d’analyses de cas approfondies.

Il est utile de préciser d’emblée ce que nous entendons par différenciation. En effet, le processus de différenciation moi-autrui est évidemment nécessaire et indispensable. Ce que nous désignons comme un mécanisme de défense davantage que comme un processus normal concerne plutôt la tendance qu’ont certains germains à se décrire comme étrangers sur le plan de leur personnalité et à se situer aux antipodes quant à leurs caractéristiques personnelles. Le terme "différenciation" est alors à comprendre comme une traduction du terme "dé-identification" employé par SCHACHTER.

Nous avons par ailleurs formulé l'hypothèse selon laquelle le besoin de différenciation serait plus important dans les fratries à écart d'âge réduit. En effet, les germains sont alors plus comparables, faisant le même type d'expériences au même moment, et il paraît d'autant plus pénible de se f aire surpasser par quelqu'un qu’il nous est par ailleurs plus semblable.

Dans une même optique, nous avons également voulu tester l’hypothèse de DUNN et PLOMIN. Selon ces auteurs, ce sont toutes les expériences non-partagées par les germains qui les rendraient différents. Ils identifient plus particulièrement trois types d'expériences : le vécu de la relation fraternelle, la relation aux parents et le vécu d'événements ayant touché la famille. Nous considérions cette hypothèse susceptible d'expliquer les différences au sein des fratries d'écart d'âge plus fort, la différence d'âge plus importante entraînant un vécu plus différent.

Population et méthodes de recherche

Notre échantillon se composait de dix couples de sœurs âgées de 23 à 44 ans (nous désirions observer l'impact de leurs différences sur leur trajectoire et leurs choix de vie)…dont cinq couples ayant moins de deux ans d'écart (moins de deux ans car l'aînée manque non seulement de sécurisation mais est de plus encore faiblement outillée pour gérer l’intrusion et se servir au mieux de la symbolisation) …et cinq couples de plus de trois ou quatre ans d'écart (trois ou quatre ans car l'aînée est déjà plus mature mais ne se trouve pas encore véritablement dans l'Œdipe au moment de la naissance de sa sœur, ce qui aurait constitué un problème supplémentaire). Les fratries ne se composent que de ces deux sœurs, elles n'ont ni frère ni autre sœur (aucun sentiment n'est dilué ou modifié par la présence d'une troisième personne). Aucune des sœurs n'ont vécu de divorce ou de décès parental avant leurs dix-huit ans environ.

Les outils étaient les suivants :

U n entretien semi-structuré . La différenciation passe d'abord par le discours car c'est lui qui permet de se dire différent, de décrire les divergences et spécificités de chacun en les amplifiant si nécessaire, bien que le besoin sous-tendant cette différenciation soit inconscient. Le test de Szondi . Le Szondi semblait un outil pertinent permettant de confronter le discours à la structure. Nous postulions que les effets de la différenciation (à savoir les différences) seraient perceptibles en grande partie dans le discours et le comportement et que, ces différences étant données, elles pourraient ne pas se retrouver dans la structure de base, ne pouvant alors être expliquées par les résultats du test de Szondi. De ce fait, si un couple insistait sur plusieurs différences et que seules certaines (voire aucune) étaient explicables par le test de personnalité de chaque membre, les différences inexpliquées pouvaient être considérées comme une opération liée au mécanisme de défense, à la nécessité de se dire différent.

Le T.A.T. Il permettait une autre approche du fonctionnement psychique du sujet, une meilleure compréhension de celui-ci notamment par l'abord de ses représentations, fantasmes, défenses, angoisses, etc.

Le tableau de rêve . Il devait permettre de mieux comprendre la relation de chaque couple et de se représeter ses membres autrement que par des mots. En effet, si la description du tableau de rêve passe par le discours, il utilise principalement des images et fonctionne par métaphores.

Le jeu de l'oie . Cet outil étant utilisé en couple, il constituait une opportunité de voir les sœurs ensemble, d'observer leurs interactions et leur contact, de sentir l'ambiance, de percevoir éventuellement certains jeux d'influence, etc. Mais le jeu devait également permettre de vérifier un aspect de l'hypothèse explicative de DUNN et PLOMIN. Nous désirions voir dans quelle mesure les sœurs avaient vécu les événements ayant touché leur famille de façon semblable ou non et si cela avait pu les rendre différentes.

A propos de la différenciation

Tous les couples d'écart d'âge faible mettent en exergue leurs différences au cours des entretiens. Lorsqu'une des deux sœurs se décrit ou parle d'elle-même, elle présente presque automatiquement sa sœur comme contre – exemple.

De façon générale, les tests de personnalité ne permettent pas d'expliquer toutes ces différences, ou du moins leur intensité. Au contraire, ces sœurs montrent des profils relativement semblables.

Plusieurs points de fragilité narcissique sont perceptibles à travers le discours. Tous les couples ont été confrontés à la comparaison et la compétition et on se rend compte que certaines comparaisons n'ont pas laissé que de bons souvenirs.

Par ailleurs, alors que SCHACHTER observait que dans ce genre de fratries l'identification séparée aux parents prime sur l'identification au parent de même sexe, les analyses de cas incitent à adopter une position plus mitigée. En effet, les deux types d'identification paraissent coexister. L'identification la plus claire est en général celle au parent de même sexe et concerne une des deux sœurs. L'autre sœur pourrait s'identifier également à ce parent de même sexe mais ce ne semble pas être le cas . Elle est plus nuancée mais se dit (et est perçue comme) semblable au parent de sexe opposé, ce qui pourrait permettre à chacune une séparation plus nette de leurs territoires.

Par ailleurs, dans chaque couple d'écart d'âge réduit, la polarisation au sens où l’entend SCHACHTER est présente. Les termes employés par chacune pour décrire leurs différences et leurs particularités sont plus valorisants pour elles-mêmes que pour leur sœur et elles laissent percevoir leurs caractéristi ques comme plus enviables.

En ce qui concerne l'impact de l'environnement selon la théorie de J. DUNN et R. PLOMIN, il semble que le vécu de la relation fraternelle, la relation aux parents et le vécu d'événements ayant touché la famille soient différents parce que les sœurs sont (se disent) différentes. Les différences individuelles entraîneraient une expérimentation différente de l'environnement.

Les couples d'écart d'âge fort semblent moins ressentir le besoin de se distinguer. Bien qu'ils soulignent aussi leurs différences, l'autre n'intervient pas sans cesse en tant que contre-illustration. Par ailleurs, si nous confrontons le discours aux profils szondiens, nous constatons que les différences relatées semblent éclairées par la structure; elles sont compréhensibles sur la base des résultats au test.

L'écart d'âge est une variable explicative importante. Toutes les aînées disent avoir été soumises à des exigences de développement bien plus importantes que celles qu'a connues leur cadette. Elles ont dû constituer un modèle, une référence pour celle-ci, on les a proposées en exemple et on en a donc attendu davantage. Ces exigences développementales vont faire en sorte que l'aînée grand écart va s'empêcher de régresser et d'exprimer des besoins plus infantiles pour, au contraire, se montrer plus évoluée.

A côté de ce type de différences qu'il a pu créer, l'écart d'âge plus fort a également permis l'assignation de territoires bien distincts. En effet, il y a la "grande" et la "petite", ce qui est déjà une spécificité en soi. Les niveaux de développement différents leur confèrent des domaines différents.

Il semble donc que la différenciation, bien que présente dans ces couples également, ne soit pas aussi prégnante car moins nécessaire qu'au sein des couples d'écart d'âge faible.

En ce qui concerne les identifications parentales, on remarque que toutes les aînées grand écart semblent s'être identifiées à leur père. Elles disent lui ressembler et soulignent les traits de caractère qui leur sont communs.

N ous pouvons penser que, soumises à de plus fortes exigences, elles se sont identifiées à la figure parentale incarnant le mieux ces exigences, ainsi que les principes et les lois.

Les cadettes, par contre, semblent plus nuancées. Leurs identifications pourraient avoir été partagées entre leurs parents et leur sœur. Toutes disent que leur aînée a constitué un "modèle", un "exemple", une "référence" et l'expérience commune enseigne que les aînées tiennent souvent un rôle de type parental protecteur et/ou a utoritaire envers leur cadette.

Par ailleurs, lorsque les cadettes sont plus affirmées au niveau de leurs identifications, c'est à leur mère qu'elles disent ressembler. Elles s'identifient donc au parent de même sexe.

On peut donc remarquer que dans aucun cas les deux sœurs ne se disent semblables au même parent. Il pourrait dès lors s'agir ici aussi d'un besoin de s'approprier des caractéristiques différentes afin de distinguer au mieux les territoires de chacune.

La polarisation, quant à elle, n'apparaît pas avec la même intensité.

Quant à l'hypothèse de DUNN et PLOMIN, elle nous semble devoir être nuancée en fonction de l'écart d'âge et être plus pertinente pour le groupe d'intervalle intergénésique plus fort. Dans ce groupe, une expérimentation différente de l'environnement due à l'écart d'âge semble avoir déterminé certaines différences individuelles alors que dans le groupe d'écart faible, ce sont les différences individuelles qui paraissent avoir principalement déterminé des expériences différentes de l'environnement.

Désintrication pulsionnelle et surdramatisation narcissique

D’autres résultats obtenus par comparaison statistique des tests de personnalité des deux groupes se sont révélés particulièrement intéressants pour notre propos. Les aînées grand écart ont été comparées aux aînées petit écart ainsi que les cadettes grand écart aux cadettes petit écart. Ces résultats doivent être considérés avec une certaine réserve car le volume de notre échantillon ne nous permet pas de tirer des conclusion s franches mais seulement de relever certaines tendances .

Nous constatons des différences importantes entre les aînées grand écart et les aînées petit écart. Il semble que les aînées petit écart soient soumises à des exigences pulsionnelles plus grandes, ce qui s’observe notamment par une revendication affective, un besoin d’amour tendre, de même que par la présence d’une agressivité plus primitive, inconsciente et "agie", alors que cete agressivité est davantage mentalisée chez les aînées grand écart qui en sont par ailleurs bien conscientes.

D'autre part, les aînées petit écart ont une identification nettement plus projective. Si nous nous référons à la théorie que Jacques Lacan a développée à propos du complexe d'intrusion, on peut penser qu'elles ont été séduites, fascinées par leur rivale. Ces aînées petit écart pourraient rester piégées dans une identification en miroir, ce qui obérerait leur accès aux identifications plus élaborées que sont les identifications œdipiennes.

On peut dès lors penser que, lorsque l'écart d'âge est inférieur à deux ans, l'arrivée de la cadette coïncide avec le moment constitutif du Moi chez l'aînée. Celle-ci est alors fragilisée par l'intruse qui lui apparaît toute-puissante et lui ravit le regard d'amour des parents au moment où le Moi a besoin d'amour et d'amour-propre pour se constituer. Il y aurait alors une surdramatisation narcissique; la désintrication pulsionnelle de l'aînée serait renforcée du fait que , blessée et frustrée dans sa demande d'amour, elle serait confrontée à une libération d'un quantum d'agression difficilement intégrable.

L'agressivité - sadique ou meurtrière, envieuse ou jalouse - contribue dès lors à constituer un point de fixation quantitativement important dont la destinée est incertaine; ent re le masochisme et le sadisme excessifs, toutes les variantes sont possibles.

Plus l'écart d'âge est faible, plus l'aînée est séduite par la cadette, plus elle la perçoit comme omnipotente et plus elle projette son désir d'omnipotence sur celle-ci qui devient alors son idéal. Elle projette sur elle le pouvoir de séduction, d'agression et de domination puis elle l'introjecte, introprojection dont résulte en définitive une identification au pair.

En bref, les aînées petit écart risquent de rester fixées à une identification en miroir qui complique l'accès aux identifications œdipiennes.

Par contre, lorsque l'aînée a trois ans ou plus lors de la naissance de la cadette, l'intrusion ne constitue pas pour elle un choc aussi brutal car elle est déjà plus mature et plus différenciée. La désintrication pulsionnelle a déjà fait l'objet d'un début de résolution et l’entrée dans l’Oedipe a été amorcée. L'agressivité libérée au moment du stade du narcissisme – ou du stade du miroir dans la perspective lacanienne - a donc été déjà tempérée, traitée et régularisée dans les termes de la symbolique oedipienne.

La traversée de l'Oedipe serait dès lors plus paisible que dans les couples d'écart d'âge faible et les identifications parentales seraient par conséquent plus aisément accessibles.

Les cadettes, quel que soit l'écart d'âge, sont par contre beaucoup moins différentes. Le statut de cadette paraît moins variable eu égard à l'écart d'âge que celui d'aînée. Nous pouvons penser que les cadettes expérimentent le même type d'intrusion puisque celle-ci se produit au même moment. Dans les deux cas le complexe d’intrusion est concommittant de la différenciation Moi – Autrui et donc de la découverte de l'autre. Toutefois, les cadettes petit écart ont une agressivité plus primitive, plus archaïque, qui appelle la décharge, alors que les cadettes grand écart savent utiliser cette agressivité de manière plus élaborée. La différence pourrait provenir du fait que les cadettes petit écart sont prises dans la problématique spéculaire de l'aînée et subissent l' agressivité réactionnelle de l'aînée qui se sent attaquée par l'intruse et développe une réaction de type paranoïaque : "Puisqu'elle m'attaque, je l'attaque".

Conclusion

Au terme de notre recherche, il apparaît que la problématique de la différenciation doit être nuancée en fonction de l'écart intergénésique.

Dans les couples d'écart d'âge supérieur à deux ans, les entretiens étaient moins centrés sur la question de la différence. De plus, l'analyse de leurs tests de personnalité , le Szondi au premier chef, permet en général d'expliquer les différences relatées, leurs profils étant plus dissemblables que dans l'autre groupe.

Lorsque l'aînée a trois ou quatre ans à l'arrivée de sa cadette, il ne semble pas y avoir de surdramatisation narcissique ni de séduction de l'aînée par la cadette de sorte que l'aînée échappe aux affres de l'identification spéculaire.

De ce fait, même si l'aînée représente souvent un exemple, une référence pour la cadette, les sœurs ne semblent pas constituer l'une pour l'autre un idéal et la comparaison affecte peu leur amour propre.

Nous observons par contre un besoin plus important d'affirmer les différences et les spécificités au sein des couples de sœurs d'écart d'âge faible, alors que leurs tests de personnalité ne laissent pas apparaître de telles différences et montrent plutôt des profils relativement semblables.

Ces différences s'expliquent selon nous par le fait que, dans les couples d'écart faible, l'aînée est confrontée, dans le moment où le moi se constitue, à une surdramatisation narcissique , produit de l'intrusion-séduction qu'elle subit du fait que la cadette constitue pour elle un idéal auquel elle s'identifie par introprojection. La cadette, de son côté, sera entraînée dans la problématique spéculaire, typiquement sado-masochique, générée chez l'aînée par l'apparition du monstre-rival.

Dès lors, ces sœurs constituent l'une pour l'autre un idéal.

Or, selon S. FREUD, l'idéal du Moi est le substitut du narcissisme perdu de l'enfance. La sœur pourrait être ce substitut. Et, comme le précise FREUD: " La coïncidence du Moi avec l'idéal du Moi produit toujours une sensation de triomphe. Le sentiment de culpabilité (ou d'infériorité) peut être considéré comme l'expression d'un état de tension entre le Moi et l'idéal ".

Il apparaît que dans les couples à intervalle intergénésique faible, le germain représentant l'idéal, la compétition et la comparaison avec celui-ci peuvent être douloureuses pour l'estime de soi lorsque le sujet ne se considère pas à la hauteur de cet idéal. Par contre, la comparaison mène à un sentiment de triomphe si le sujet équivaut ou surpasse cet idéal.

Il semble alors que la différenciation, entraînant l'investissement de territoires bien distincts, permette de préserver l'estime de soi car non seulement la comparaison procure un sentiment de triomphe sur son propre terrain, mais elle est également moins frustrante sur le terrain de l'autre car il ne s'agit pas là d'un domaine qui a fait l'objet d'un choix et d'un investissement particulier (" Si j’avais voulu, j’aurais été aussi douée qu’elle… ").

En somme, la différenciation permettrait de mieux supporter la présence du double idéalisé et d’éviter le meurtre. En effet, pour pouvoir être soi-même, il faut d’abord tuer la représentation idéalisée de soi, il faut passer par ce que Serge LECLAIRE appelle une " première mort ", celle de l’enfant merveilleux, désiré tant par la personne elle-même que par ses parents. Or, le germain est une sorte de double idéalisé de soi-même. Comme le souligne F. MARTY, lorsque Caïn tue Abel, il tue plus qu’un frère, c’est son propre double qu’il tue, un double narcissique, une image idéalisée et donc difficilement supportable de lui-même.

Nous pouvons donc penser que l'arrivée du semblable, du rival, lorsque l'aîné a moins de deux ans et que son Moi est en voie de formetion, fragilise le sujet qui, non seulement doit investir plus d'amour dans son Moi qu'un enfant sans frère mais doit aussi se différencier afin de préserver son ego, tant la comparaison à l'autre représentant l'idéal peut être narcissiquement douloureuse. Le cadet n'est pas épargné, entraîné qu'il est dans la problématique spéculaire par son aîné.

Le fait d'avoir un germain pourrait donc avoir un impact sur l'individuation dans le se ns où, au lieu d'être " simplement " eux-mêmes, les germains de faible écart d'âge se verraient en quelque sorte contraints à ne pas être comme leur semblable.

De plus, outre la protection du narcissisme individuel, le fait d'être différents pourrait également permettre aux germains de trouver satisfaction dans un narcissisme groupal. En effet, le germain étant partiellement vécu comme partie de soi, conformément au mécanisme de l'identification projective, les spécificités et différences de chacun comblent les manques respectifs et font du couple une unité complète et omnipotente.

D’autre part, l’idée que les membres d’une fratrie de moins de deux ans d’écart seraient soumis à une agressivité plus primitive et intense permet d’apporter un éclairage nouveau sur certaines problématiques rencontrées dans la pratique clinique. On sait en effet que l’agressivité qui ne peut être symbolisée est refoulée et constitue un noyau inconscient qui aura tendance à faire retour. C'est souvent le cas dans les pathologies obsessionnelles et paroxysmales (comme l’épilepsie ou l’hystérie notamment, toutes deux caractérisées par des "crises") ou même dépressives (accompagnées d’une culpabilité excessive et inexplicable).

La prégnance conceptuelle du complexe d’Œdipe continue d' occulter, aujourd’hui encore, des complexes plus primitifs, dont le complexe de l’intrus, qui paraissent pourtant déterminants dans le devenir des individus. Nous pensons qu’une prise en compte et une analyse plus fine des liens horizontaux est nécessaire à une meilleure compréhension tant du fonctionnement psychique normal que pathologique.

Bibliographie

DUNN J. et PLOMIN R. (1991). Why are siblings so different ? The significance of differences in sibling experiences within the family. Family Process , 30-3, 271-283.

LACAN J. (1938). La Famille. Encyclopédie Française.

LACAN J. (1949). Le stade du miroir . Ecrits, Seuil, Paris, 1967.

LACAN J. (1948). L'agressivité en psychanalyse. Ecrits, Seuil, Paris, 1967.

LECLAIRE S. (1975) : On tue un enfant , Editions du Seuil, Paris, 1975.

MARTY F., « Le meurtre du double. Fonction mythique du fratricide », Dialogue , n°149.

SCHACHTER F.F. (1982), « Sibling Deidentification and Split-Parent Identification : a Family Tetrad », in M. E. Lamb et B. Sutton-Smith, Sibling relationships , their nature and significance across the lifespan (pp. 123-151).

Annexe. Ce que nous apprend le test de Szondi.

Comparaison statistigue des deux groupes d’écart d’âge sur base de leurs tests de Szondi.

Peut-on observer des différences statistiquement significatives entre le groupe d’écart d’âge faible et le groupe d’écart d’âge plus fort ? Pour répondre à cette question, nous allons comparer statistiquement les profils szondiens des deux groupes . Les aînées grand écart (A4) seront comparées aux aînées petit écart (A2), les cadettes grand écart (C4) seront comparées aux cadettes petit écart (C2). Nous examinerons les différences significatives pour chaque facteur à l’aide du chi carré et du test de SPITZ (chi carré pour petit nombre ) ainsi que les choix majoritaires (en pourcentage) de chaque sous-groupe pour chaque facteur.

Différences statistiquement significatives entre les aînées grand écart (A4) et les aînées petit écart (A2)

Facteur h  :le h+ est plus souvent observé dans les profils des aînées petit écart (différence de 0.00616 selon SPITZ).

Facteur s  : le s+ est beaucoup plus souvent rencontré chez les aînées petit écart (différence très significative de 0.043 selon le chi carré et 0.0038 selon SPITZ). Ceci est confirmé par l’arrière plan.

Facteur e : le e+ est plus souvent rencontré chez les aînées grand écart (différence de

0.013 selon SPITZ).

Facteur p : le p+ est beaucoup plus souvent observé chez les aînées grand écart (différence de 0.00002 selon SPITZ et 0.002 selon le chi carré). Par contre, le p- est plus souvent rencontré chez les aînées petit écart (0.02 selon SPITZ).

Il apparaît donc assez clairement que les aînées grand écart sont les plus différenciées, les plus avancées d’un point de vue développemental . Elles on t un Idéal du Moi (p+) et un Surmoi (e+ et faiblesse du s+) plus développé que les aînées petit écart, ce qui est la marque d’un Oedipe qui a bien pris, les identifications sont des identifications à un idéal, le modèle parental est plus prégnant et mieux intégré. Les aînées petit écart semblent par contre plus marquées par la désintrication pulsionnelle

Elles ont des revendications affectives plus grandes (h+) qui laissent penser qu’elles voudraient tout l’amour pour elles alors que leur agressivité est augmentée (s+) et n’est pas censurée comme c’est le cas pour les aînées grand écart (e+).

Nous allons voir cela plus en détail en examinant les choix majoritaires (en pourcentage pour chaque facteur) des aînées grand écart tout d’abord, des aînées petit écar t ensuite.

Choix majoritaires des aînées grand écart par facteur

Le facteur h : 48% de hO, ce qui signifie que 48% des choix en h sur les 25 profils des cinq aînées grand écart est un choix hO. Il y a également 28% de h- et 16% de choix h+.

Ce résultat laisse penser qu’elles prennent de la distance par rapport à la frustration objectale. Elles ne sont pas dans la demande d’amour exacerbée, elles prennent du recul face à cette demande d’amour et 28% la subliment et la transforment alors plutôt en un don d’amour. On peut penser que les exigences auxquelles elles ont été confrontées de par leur statut d’aînée et qui consistent essentiellement en le fait d’avoir constitué une sorte de modèle pour la cadette, les ont empêchées de régresser et d’exprimer des reve ndications affectives excessives.

Le facteur s : 36% de s+ mais aussi 36% de s ± .Les ambivalences montrent que l’agressivité est conscientisée. L’agressivité semble constituer un problème pour les aînées grand écart qui sont conscientes de celle-ci (ce que ne sont pas les personnes ayant un choix majoritaire de s+, s- ou sO car l’agressivité est alors agie, sublimée ou chassée de la pensée). La réaction ambivalente montre que le problème se situe au niveau de la pensée . L’agressivité n’est pas agie mais b ien mentalisée. Ceci est à rapprocher des choix e+ pour le facteur e comme nous allons le voir.

Le facteur e : 44% de eO et 36% de e+ avec 16% de e-. Le e+ domine le e- tout comme le h- domine le h+ . Il semble donc y avoir une prise de distance par rapport aux affects, les aînées grand écart ne sont pas envahies et menées par leurs pulsions mais tendent à les dominer. Plutôt que d’être submergées par l’agressivité, elles la mentalisent, elles l’élèvent au niveau de la pensée en oeuvrant pour le bien, en s’interrogeant sur les lois, les principes, l’équité...

Le facteur hy : 76% de hy- et 16% de hyO. Ce résultat n’est pas surprenant car le hy- est le plus répandu dans nos sociétés occidentales. Il signe la retenue qui est la nôtre, on ne peut pas exprimer ses émotions, « cela ne se fait pas ».

Le facteur k : 56% de k-, 28% de k ± et 16% de k+. Ce résultat est à rapprocher de celui concernant le facteur p que nous aborderons ensuite. En effet, lorsque le k- ou le k ± accompagne le p+ ou le pO, cela indique que l e sujet fait travailler la négation. Face à un projet, un idéal, il doute, il critique, il remet en question, il pense. C’est le propre de la pensée scientifique : « C’est cela mais ce n’est pas cela, c’est bien ... mais ce n’est pas tout à fait bien ».

Le facteur p : 44% de p+, 32% de pO et seulement 16% de p-. Les aînées grand écart sont animées d’un projet, elles savent d’où elles viennent et où elles vont et sont conscientes de leurs identifications. Ces identifications sont oedipiennes, le modèle parental est bien intégré, elles se sont identifiées à un idéal.

Le facteur d : 68% de d- et 28% de dO. Ceci est courant dans la population « névrotico- normale ». Il y a un attachement au premier objet d’amour et une fidélité à celui-ci. Le facteur d est à considérer en lien au facteur m (ils composent tous deux le vecteur du contact) car dans la population courante, le d- est associé au m+, c’est à dire que la fidélité est associée à l’accrochage. On peut faire référence au fantasme de retour dans le ventre maternel, au désir de retrouver la cellule familiale, c’est la nostalgie de l’enfance, l’investissement inconscient de la petite enfance qui est vécue comme un paradis perdu. Il est d’autant plus perdu pour elles que leur agressivité est mentalisée, elles en sont conscientes, ce qui pourrait leur faire dire : « Je suis née innocente et je vais mourir coupable ».

Le facteur m : 96% de m+ . Cette tendance, même si elle est majoritaire dans la population normale, est assez forte. Elle pourrait être comprise comme un mouvement compensatoire de tous les efforts que ces aînées ont dû faire pour constituer un modèle, montrer l’exemple, elles se sont donc empêchées de régresser.

Choix majoritaires des aînées petit écart par facteur

Le facteur h : 52% de h+ et 32% de hO. On perçoit donc des revendications affectives plus grandes que chez les aînées grand écart, la frustration au niveau de la relation d’objet est plus importante et la sublimation plus difficile. Elles expriment plus que les autres un besoin d’amour tendre et l’on peut penser que le faible écart d’âge d’avec leur cadette ne les a pas vraiment amenées à constituer un modèle pour elles. Trop petites pour comprendre, elles n’ont pas été soumises aux mêmes exigences que les aînées plus âgées. De même, cette demande d’amour exacerbée, corrélativement à une libération d’agressivité plus importante (comme nous allons le voir avec le facteur s), pourrait être la trace d’une désintrication pulsionnelle plus forte.

Le facteur s : 76% de s+ et 12% de s ± . Contraireme nt aux aînées grand écart, l’agressivité n’est pas pensée, mentalisée ( s ± ) mais elle est agie et inconsciente (s+). Tout d’abord, on peut penser que, n’ayant pas encore deux ans à l’arrivée de leur soeur, elles n’ont pas eu accès, au moment de l’intrusion, à un système symbolique suffisamment développé leur permettant d’intégrer et de situer à un autre niveau leur agressivité. Ensuite elles pourraient avoir été confrontées à une désintrication pulsionnelle plus forte suite à la présence de l’autre au moment de la constitution du Moi, l’agressivité étant alors libérée de façon plus massive. Elles ont moins de censures, l’impact du Surmoi est plus faible.

Le facteur e : 68% de eO et 8% de e+. Ceci confirme les données précédentes car on constate que la question de l’agressivité est évacuée, elle reste inconsciente. Deux profils sur 25 seulement montrent du e+, c’est à dire une mise au service d’un principe supérieur transcendant l’agressivité, une réflexion sur les lois, la justice...

Le facteur hy : 72% de hy- . Ce résultat est similaire à celui des aînées grand écart. Comme nous l’avions précisé pour ces dernières, le hy- est la forme la plus répandue dans nos sociétés occidentales et représente la censure des affects à laquelle ces sociétés sont soumises, contrairement aux sociétés dites primitives qui sont plus expressives.

Le facteur k : 48% de k- et 40% de k ± .L’importance du k ± peut être interprétée comme une gestion obsessionnelle d’une intense exigence pulsionnelle. En effet, on peut penser au vu des résultats précédents que ces aînées sont confrontées à une pression pulsionnelle interne (tension agressive importante de par le s+ et importante demande d’amour de par le h+) plus forte que les aînées grand écart et qu’elles essaient de ne pas passer à l’acte.

Le facteur p : 44% de p- et 40% de pO. Le pourcentage de p- chez les aînées petit écart est le même que celui de p+ chez les aînées grand écart. Elles sont donc nettement plus projectives , elles n’ont pas vraiment de projet, l’idéal du Moi est moins développé. Elles veulent réaliser un idéal qui n’est pas pensé mais bien trouvé à l’extérieur, il s’agit d’une identification projective et introjective (car elles doivent réaliser cette performance).

Le facteur d : 76% de d- et 24% de dO. Ces résultats sont les mêmes que dans le groupe d’âge d’écart plus fort mais il faut encore une fois préciser qu’ils sont courants dans la population normale. C’est encore et toujours la nostalgie du paradis perdu de l’enfance, là où tout était beau et facile.

Le facteur m : 8 0% de m+. Ce résultat est courant et va de pair avec le précédent. Elles sont dans l’accrochage, dans la dépendance par rapport à l’environnement et à l’objet d’amour, elles ont besoin d’une enveloppe, de la chaleur de la cellule familiale .

Différences statistiquement significatives entre les cadettes grand écart (C4) et les cadettes petit écart (C2) .

Le facteur e : On observe plus de e- chez les cadettes d’écart d’âge faible (C2) (différence de 0.01 selon SPITZ).

Le facteur k : On observe beaucoup plus de k- chez les cadettes d’écart d’âge faible (différence de 0.001 selon SPITZ et de 0.019 selon le chi carré).

Le facteur d : On remarque un nombre bien plus grand de d- chez les cadettes d’écart d’âge fort (différence de 0.002 selon le chi carré).

Il n’y a aucune autre différence significative pour les autres facteurs. Les différences entre les cadettes semblent moins importantes que celles entre les aînées et ne concernent pas les mêmes facteurs, excepté le facteur e. En effet, tout comme leur aînée, les cadettes d’écart d’âge faible sont animées d’affects de rage qui restent assez primitifs, archaïques et inconscients (e-) et qui appellent la décharge. Les cadettes d’écart d’âge plus grand arrivent par contre mieux à transposer leur agressivité sur un autre plan, plus évolué, au service d’un principe supérieur, et s’interrogent sur ce qui provoque cette agressivité, sur les lois et interdits qu’elles rencontrent (e+). Les cadettes d’écart faible paraissent moins candidates à la réflexion que les autres, c e qui, outre le facteur e, se marque dans le facteur k. En effet, elles sont plus dans la négation que les autres. Enfin, les cadettes grand écart semblent plus attachées à l’objet d’amour premier et plus nostalgiques.

Nous allons revoir tout ceci plus en détail , reprenant les choix majoritaires de chaque sous-groupe.

Choix majoritaires des cadettes d’écart d’âge fort par facteur

Le facteur h : 64% de h+ et 36% de hO. Elles ont des revendications affectives bien plus importantes que leur aînée. On peut penser qu’en tant que « petites », elles se sont plus autorisées à régresser et à exprimer une demande d’amour, étant soumises à moins d’exigences.

Le facteur s : 52% de s+ et 28% de s ± . Elles sont soumises à une pulsionnalité plus importante que ne le sont leur soeur. L’agressivité est moins pensée, moins symbolisée, plus inconsciente mais 7 profils sur 25 montrent tout de même une mentalisation et une conscience de cette agressivité (s ± ).

Le facteur e : 32% de e+, 48% de eO et 8% seulement de e-. Une bonne partie de ces cadettes évacuent la question de l’agressivité (eO) ou l’utilisent dans un but plus évolué (une lutte pour le bien ou une interrogation sur les principes par exemple) (e+). Deux profils seulement montrent une agressivité archaïque et primitive appelant la décharge brute.

Le facteur hy-: 84% de hy-. Ce résultat n’est pas très surprenant car la tendance hy- est toujours majoritaire dans nos sociétés occidentales marquées par l’interdit, la culpabilité, entraînant la répression des affects. Cepe ndant, on peut remarquer que les choix hy- sont ici assez importants et que la censure est donc relativement forte.

Le facteur k : 36% de k-, 36% de k ± et 20% de kO. L’importante ambivalence en k peut être interprétée comme une défense obsessionnelle contr e une pulsionnalité intérieure (h+ et s+) , Elles se retiennent de passer à l’acte.

Le facteur p : 20% de p+, 36% de p- et 44% de pO. La majorité des cadettes semblent évacuer la question des identifications (pO), du « Qui suis-je ? », « Où vais-je ? », « Quel est mon désir ? », c’est un problème qu’elles préfèrent ne pas aborder. Elles ne se sont pas identifiées à un idéal, le modèle parental joue moins que pour les aînées, elles n’ont pas beaucoup d’ambition, elles désirent juste être correctes. Associé a u k ± , le vecteur du Moi prend une allure obsessionnelle . Elles se soucient plus des moyens que des fins.

Le facteur d : 88% de d-. De façon générale, elles semblent fortement attachées à l’objet d’amour premier et lui sont très fidèles . Elles ont une nostalgie de leur enfance. Cette tendance est fréquemment rencontrée dans la population courante.

Le facteur m : 80% de m+. Ce résultat est également courant et exprime un besoin d’accrochage, un besoin d’enveloppe et de dépendance à l’environnement.

Choix majoritaires des cadettes d’écart d’âge faible par facteur

Le facteur h : 44% de h+ et 52% de hO. D’une part ces cadettes ont un besoin d’amour tendre et des revendications affectives (h+) mais d’autre part, elles essaient de prendre de la distance par rap port à la frustration objectale, et du recul face à cette demande d’amour (le h+ et le hO alternent dans quatre profils sur cinq).

Le facteur s: 52% de s+ et 12% de s ± . L’agressivité est nettement plus agie (s+) que mentalisée (s ± ) et est donc bien plus inconsciente que consciente.

Le facteur e : 40% de eO, 36% de e- et seulement 12% de e+. L’agressivité est ici beaucoup plus archaïque (e-), elle appelle la décharge brute et est très peu utilisée à un niveau plus élevé de développement, au service d’un principe supérieur (e+). Chez les cadettes d’écart d’âge fort, la tendance était inversée car l’agressivité, au lieu d’être bloquée à un niveau primitif, était utilisée à un niveau bien supérieur.

Le facteur hy : 84% de hy-. Ce résultat est le même que celui trouvé dans le groupe d’écart d’âge supérieur, ce qui n’est pas exceptionnel car il est le plus courant dans la population « ordinaire ».

Le facteur k: 80% de k- et 16% de k ± . On observe que ces cadettes sont fortement dans la négation. Négation de quoi ? De leur identification peut-être, elles pourraient évacuer la question du « Qui suis-je ? « , « A qui aimerais-je m’identifier ? ». En effet, la faiblesse du p+ indique un manque de projet, d’idéal.

Le facteur p : 36% de p-, 36% de pO et 24% de p+. Comme no us venons de le dire, ces cadettes semblent ou évacuer la question des identifications ou être projectives mais la tendance principale n’est pas au projet. L’identification parentale, l’identification à un idéal n’est pas très marquée.

Le facteur d : 44% de dO et 36% de d-. Ces cadettes semblent assez nostalgiques du bonheur premier, de leur enfance, de l’amour et des soins originaires et, bien qu’elles se montrent en partie attachées à cet objet d’amour premier, elles se montrent également indifférentes vis à vis de l’objet qui leur prodiguera ces soins pourvu qu’il fasse aussi bien que leur mère, contrairement aux cadettes d’écart d’âge plus important qui restent très attachées à celle-ci.

Le facteur m : 100% de m+. Bien que m+ soit fréquent dans la population, ce résultat de 100% montre une tendance uniforme à l’accrochage, au besoin d’enveloppe et de dépendance à l’environnement avec une accentuation (!) pour 60% des choix.

Conclusions

Tous ces résultats vont pour la plupart dans le même sens.

Lorsque l ’écart d’âge est inférieur à deux ans, la cadette arrive au moment où le Moi de l’aînée est en train de se constituer. La cadette apparaît comme toute puissante et partage le regard d’amour de la mère au moment où le Moi a grand besoin d’amour et d’amour p ropre, il y a alors une surdramatisation narcissique. La désintrication pulsionnelle de l’aînée en est renforcée car elle investit tout l’amour dans le Moi, elle prend tout l’amour pour elle alors que l’agressivité est libérée de façon plus massive.

Lorsqu e l’écart d’âge est de trois ans au moins, la cadette arrive à un moment où l’aînée est déjà plus mature et plus différenciée et où la désintrication pulsionnelle a déjà été traitée d’une autre manière car l’enfant a eu le temps d’amorcer son Oedipe. De ce fait, l’agressivité libérée au moment du narcissisme a été récupérée, intégrée et symbolisée par l’Oedipe.

Pour être intégrée, l’agressivité doit être symbolisée. A défaut de l’être, elle sera refoulée et donc inconsciente. De plus, l’amorce de l’Oedipe a permis l’amorce des identifications parentales.

Les aînées avec petit écart paraissent soumises à des exigences pulsionnelles plus grandes. La forte tendance en h+ montre qu’elles ont des revendications affectives plus importantes, elles expriment un plus grand besoin d’amour. Les aînées grand écart, elles, ont su prendre plus de distance par rapport à la frustration objectale, elles prennent du recul vis à vis de la demande d’amour et une partie d’entre elles la sublime et la transforme en un don d’amour. Le fait qu’elles aient dû constituer un modèle pour la cadette en raison de leur âge a pu les aider à prendre ce recul en les empêchant de régresser. De même, alors que chez les aînées grand écart l’agressivité est consciente, mentalisée, symbolisée et élevée à un niveau supérieur car mise au service du bien (lutte pour le bien, remise en question des lois et des grands principes et interdits), chez les aînées petit écart elle est plus primitive, plus archaïque et donc inconsciente et agie.

La traversée de l’Oedipe étant plus problématique pour les aînées petit écart, les instances comme le Surmoi et l’idéal du Moi sont moins bien formées. En effet, on observe qu’au niveau du Moi, les aînées grand écart sont plus évoluées car elles ont un projet, un idéal (p+), elles se sont identifiées à un idéal, les identifications portent les marques parentales . Ceci pourrait donc tenir au fait qu’elles ont eu le temps d’amorcer leur Oedipe et que, moins marquée par la désintrication pulsionnelle, la traversée de cet Oedipe a été plus tranquille. Les aînées petit écart sont par contre bien plus projectives . Elles fonctionnent par identification projective et introjective. Nous pouvons penser qu’elles ont été séduites, fascinées par leur rivale qui a été perçue comme « l’envahisseur » et sur qui elles ont projeté leur désir de conquête et de toute puissance. S’en serait suivi un désir identificatoire que SZONDI appelle intro-projectif c’est à dire le désir d’être aussi fort que l’autre. Ces aînées pourraient rester piégées à cette identification en miroir, ce qui les empêcherait de passer à des identifications plus élaborées comme les identifications oedipiennes.

Les cadettes semblent moins différentes que les aînées. Le statut de cadette est moins variable selon l’écart d’âge que celui d’aînée. Nous pouvons penser que les cadettes expérimentent le même type d’intrusion car celle-ci se produit au même moment. Dans les deux cas l’expérience de l’intrusion est simultanée de la différenciation Moi - Autrui et donc de la découverte de la distinction du Moi et de l’Autre. Cependant, une différence est tout de même à relever au niveau de la gestion de l’agressivité. En effet, les cadettes petit écart ont une agressivité plus primitive, plus archaïque qui appelle la décharge brute alors que les cadettes grand écart savent utiliser cette agressivité à un niveau plus évolué et la mettre au service d’un principe supérieur. La différence pourrait provenir du fait que les cadettes petit écart sont prises dans la problématique spéculaire de l’aînée et vont subir une agressivité réactionnelle de la part cette aînée qui elle-même se sent attaquée par l’intruse et a une réaction de type paranoïaque :

« Puisqu’elle m’attaque, je l’attaque ».

Globalement, il semble que lorsque l’écart d’âge est faible, la problématique reste marquée par l’affrontement spéculaire et la surdramatisation narcissique, entraînant un point de fixation qui semble être l’agressivité. Toutes parviennent à une identification mais elle est d’autant plus difficile que l’écart d’âge est faible.

© 1996-2002 Leo Berlips, JP Berlips & Jens Berlips, Slavick Shibayev