L. Szondi


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Abus sexuel, sadisme et masochisme.

Jean Mélon

Freud a d’abord pensé que le masochisme résultait du retournement du sadisme contre le moi. L’exemple bien connu de l’enfant qui cherche la fessée va dans ce sens. Il en va de même dans les cas comparables à celui décrit dans « Un enfant est battu » (1919). Dans ces cas, remarquons le, le moment masochiste est moins pervers que névrotique – moins « érogène » ou « féminin » que « moral » - puisque l’enfant ne cherche pas tant la douleur que la punition.

Au-delà de 1920, après avoir introduit Thanatos et la désintrication des pulsions, conséquence de l’émergence du moi , Freud conçoit le masochisme comme primaire et le sadisme comme secondaire. La relation du sadique à sa victime a un caractère spéculaire : c’est son double masochiste que le sadique agresse.

L’entité sado-masochique est par là constituée. Mais c’est une entité théorique.

La pathologie perverse qui nous est connue bien moins par la clinique quotidienne que par la chronique des faits divers , la littérature et le cinéma, nous enseigne que le sadique ne saurait trouver sa jouissance dans la rencontre d’un masochiste. Ca le dégoûterait plutôt. Le sadique a besoin que l’autre lui oppose la plus grande résistance.

Cependant les fictions théoriques ont la vie longue, en psychanalyse comme partout ailleurs.

Il aura fallu attendre 1967 et la parution de l’essai de Gilles Deleuze intitulé  « Présentation de Sacher Masoch » pour que soit ébranlée la notion d’une entité sado-masochiste indissociable.

« A considérer la genèse psychanalytique du masochisme à partir du sadisme (et à cet égard il n'y a pas grande différence entre les deux interprétations de Freud, puisque la première reconnaît déjà l’existence d'un fond masochiste irréductible, et que la seconde a beau marquer l'existence d'un masochisme primaire, elle n'en maintient pas moins que le caractère complet du masochisme n'est obtenu que par retournement du sadisme), on a l'impression que le sadique est singulièrement dénué de surmoi, que le masochiste au contraire souffre d'un surmoi dévorant qui retourne le sadisme. Les autres interprétations, qui assignent au masochisme des points de rebroussement autres que le surmoi, doivent être considérées tantôt comme des compléments, tantôt comme des variantes, puisqu'elles gardent l'hypothèse globale d'un retournement du sadisme et d'une entité sadomasochiste. Le plus simple est donc de considérer la ligne: agressivité-retournement contre le moi sous l'instance du surmoi. On passerait au masochisme par un transfert de l'agressivité au surmoi, qui inspirerait le retournement du sadisme contre le moi. Il y a là, du point de vue génétique, l'essentiel de l'argumentation favorable à l'unité du sadisme et du masochisme. Mais, déjà, combien cette ligne est « brisée », et suit imparfaitement les symptômes.

Le moi masochiste n'est écrasé qu'en apparence. Quelle dérision, quel humour, quelle révolte invincible, quel triomphe se cachent sous un moi qui se déclare si faible? La faiblesse du moi est le piège te ndu par le masochiste, qui doit amener la femme au point idéal de la fonction qui lui est assignée. Si le masochiste manque de quelque chose, c'est plutôt de surmoi, non pas du tout de moi. Dans la projection masochiste sur la femme battante, il apparaît que le surmoi ne prend une forme extérieure que pour devenir encore plus dérisoire et servir aux fins d'un moi triomphant. Du sadique, on dirait presque le contraire: qu'il a un surmoi fort et écrasant, et qu'il n'a que cela. Le sadique a un surmoi si fort qu'il s'est identifié avec lui : il est son propre surmoi, et ne trouve plus de moi qu'à l'extérieur. Ce qui moralise ordinairement le surmoi, c'est l'intériorité et la complémentarité d'un moi sur lequel il exerce sa rigueur, c'est aussi bien la composante maternelle, gardienne de cette complémentarité. Mais lorsque le surmoi se déchaîne, lorsqu’il expulse le moi, et avec lui l’image maternelle, alors sa foncière immoralité se manifeste dans ce qu'on appelle sadisme. Le sadisme n'a pas d'autres victimes que la mère et le moi . Il n'a d'autre moi qu’à l'extérieur : tel est le sens fondamental de l'apathie sadique. Il n'a pas d'autre moi que celui de ses victimes : monstre réduit à un surmoi, surmoi qui réalise sa cruauté totale, et retrouve en un saut sa pleine sexualité dès qu'il dérive sa puissance au-dehors. Que le sadique n'ait d'autre moi que celui de ses victimes, explique le paradoxe apparent du sadisme, son pseudo-masochisme... Tournée vers le dehors, la folie de destruction s'accompagne d'une identification aux victimes extérieures. Telle est l'ironie sadique: double opération par laquelle le sadique projette nécessairement au-dehors son moi dissous, et du même coup vit l'extérieur comme son seul moi. » (Gilles Deleuze. Présentation de Sacher Masoch . Paris, Minuit, 1967, pp. 122-123)

Selon Deleuze, le sadique et le masochiste s’opposent sur tous les points. Leurs positions pulsionnelles et tout ce qui en dérive sont absolument antinomiques.

Le sadomasochisme existe bien, certes, mais où le rencontre-t-on ? sinon chez le névrosé pour qui joue à plein l’intériorisation des relations objectales héritées de la préhistoire antéoedipienne.

Gérard Bonnet, pour ne citer que cet auteur, en prend acte lorsqu’il écrit :

« La confrontation entre sadisme et mas ochisme n'a cessé de préoccuper Freud tout au long de son oeuvre où elle a donné lieu à des renversements assez spectaculaires, lesquels sont à l'origine de bien des controverses entre ses disciples et ses commentateurs … En fait, leur but est de mettre au jour les rnécanismes inconscients les plus actifs dans la dynamique de ces perversions, qui se retrouvent en beaucoup de comportements humains qui leur ressemblent.

La première caractéristique commune aux perversions sadiques et masochistes leur est pourrait-on dire extrinsèque : c'est le fait que, outre la forme perverse proprement dite, il existe d'autres formes beaucoup plus courantes appelées tendances ou caractères.

En ce qui concerne le masochisme, on parle de masochisme moral pour désigner la recherche inconsciente de souffrance là où elle constitue le trait dominant d'une personnalité (Laforgue). Celle-ci peut revêtir des aspects extrêmement divers : besoin de punition, sensation constante d'échec, douleur morale incessante, etc. Elle ne fait qu'exacerber un désir inconscient de punition et de souffrance qui existe chez tous les individus et que la psychanalyse considère comme l'un des paradoxes les plus étonnants du psychisme humain. D'où en particulier « la réaction thérapeutique négative » qui fait que certains patients trouvent dans l'allongement et l'échec de la cure une satisfaction souveraine.

On parle de caractère masochiste (Reich, Kestemberg) quand cette tendance est érigée à l'état de système au point de susciter la plainte constante du côté de l'intéressé et le rejet systématique du côté de l'entourage. Incapable de savourer les joies de la vie (Nacht), le masochiste de caractère ne trouve finalement de vraie satisfaction que dans la maladie et les calamités. Certains psychanalystes

c ontestent l'importance donnée à cette notion de caractère et n'y voient qu'une formation réactionnelle à des conflits névrotiques de type obsessionnel par exemple (Laplanche). D'autres y verraient plutôt une tentative de structuration particulière se situant entre névrose et perversion (Alexander, Glover, Kestemberg).

En ce qui concerne le sadisme, la formulation est moins précise et les distinctions moins tranchées. On parle de caractère agressif, de violence larvée, réservant le terme sadisme aux formes les plus extrêmes. Pourtant ce plaisir de la souffrance de l'autre, même sous des formes philanthropiques évidentes, est également une tendance largement répandue. Elle mériterait en certains cas l'appellation de sadisme moral , lequel se retrouve sous- jacent à tant d'exigences juridiques, morales ou religieuses. Mais il est rare que ce type de personnalité fasse appel à l'analyse ou à la thérapie. De même pourrait-on parler de caractère sadique là où ce plaisir est érigé à l'état de système sans qu'apparaisse de particularité sexuelle correspondante.

Car il faut souligner le rapport d'exclusion qui existe entre les perversions proprement dites et les tendances ou caractères correspondants. Celles-ci se spécifient de n'être pas des particularités sexuelles mais des aspects de l'individu dans sa totalité. Celles-là sont des particularités sexuelles et s'accompagnent bien souvent d'une impossibilité à assumer en profondeur les tendances correspondantes. Tel masochiste pervers peut fort bien récuser par ailleurs toute forme de souffrance. C'est encore plus fréquent chez le sadique, en vertu du clivage dont il a été question précédemment. » (Gérard Bonnet. Les perversions sexuelles. Paris, PUF, Que sais-je 2144, 1983, pp. 56-57)

Cette opinion, que nous partageons, concorde avec ce que Szondi a écrit, au moins implicitement, concernant les perversions sadique et masochiste, sur une base à la fois théorique et empirique, celle-ci étant issue de l’expérimentation à partir du test. Le sadique et le masochiste offrent à voir des profils « en miroir ».

Les pervers sexuels authentiques ne sont jamais rencontrés dans la pratique psychothérapeutique. N’en voient que les experts en psychiatrie criminelle ou les psychologues travaillant en milieu carcéral.

Les deux cas que nous analysons plus bas nous ont été présentés à l’occasion d’un séminaire organisé à l’intention de psychologues travaillant dans les milieux pénitentiaires. Nous n’en connaissons donc que ce que nos collègues psychologues ont pu nous en dire.

Leurs tests de Szondi font apparaître des profils hors du commun pour lesquels se sont imposés, à nos yeux et sur la seule base de notre connaissance du test, les diagnostics de perversion masochiste pour Boniface et de perversion sadique pour Victor. Ce que nous repérons ici, pour autant que nous reprenons à notre compte la distinction de Gérard Bonnet entre perversion sensu stricto, tendance et caractère pervers, c’est, inextricablement, l’un et l’autre.

Par souci de rigueur et d’honnêté intellectuelles, nous livrons d’abord nos conclusions telles que nous les avons rédigées aussitôt après la fin du séminaire où les cas ont été présentés, en novembre 2000.

Test de Szondi de Victor

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Interprétation du test de Szondi

Identification du sujet : Victor

Sexe : m Age : 40 Profession : grutier

Diagnostic ou raison de l’enquête :

Test recueilli par X

Dates : mai-juillet 2000

Lieu : prison

Nombre de profils : 10

Indices globaux

Tropisme vectoriel 

Majoritaire : S69 k51 h43

Minoritaire : P47 p15 e19

Index symptomatique : 35% Index d’acting : 3

Index social : 34%

Index Dur/Moll : 1,50

Positions pulsionnelles Avant-plan : 3 1 2 4

Positions pulsionnelles globales : 3 1 4 2

Facteurs symptomatiques : p0 e0

Facteurs racines : k- ! !

Index de variabilité : 34 Index de désorganisation : 0,08

Classe pulsionnelle : Sch k-

Interprétation dynamique

Vecteur C

Le sujet recherche activement le contact au point que si celui-ci n’est pas satisfait, il risque d’avoir une réaction dépressive (d+ !). En raison de cette recherche permanente de nouvelles sources de sensations , le contact apparaît dispersé et superficiellement facile (C ++, o+).

Vecteur S

La demande d’ amour est insatisfaite (h+ !) et s’accompagne d’une méfiance vis-à-vis de la relation tendre (h ± ). La relation à l’objet est tantôt active , tantôt passive, le renversement rapide de s+ en s- et vice versa laissant suspecter une orientation sado-masochiste de la sexualité.

Vecteur P

La révolte (e-), sensible au premier profil, fait place à un certain besoin de réparer (e+) bien que l’ambivalence à ce propos persiste constamment à l’arrière-plan. On notera que le dernier profil de l’arrière-plan fait réapparaître le couple e-p- ( projection de la rage) qui sinon n’est repérable qu’au premier profil de l’avant-plan, ce qui prête à penser que le sujet retombe dans la projection de sa colère lorsque le contact se relâche et que la séparation menace.

Vecteur Sch

Si on omet le premier profil qui est celui du « moi-qui-s’adapte » (Sch--), l’ensemble est de bout en bout dominé par la réaction Sch - ! ! 0, ce qui signe une forme d’hyperlégalisme qui va dans le sens du culte de la pulsion de mort.

A l’arrière-plan, le retournement de p- ! en p+ ! fait suspecter une paranoïa latente.

Comparaison avant- arrière- plan

L’arrière-plan reduplique l’avant-plan sauf en e et en p où la réaction nulle de l’avant-plan couvre le plus souvent un positionnement ambivalent qui s’avère instable, basculant en e-, p-( !) ou p+ !.

Formes d’existence prévalentes

VGP : adaptative (16), névrotique (11, non valable car k- ! !), psychopathique (8)

psychosomatique (15, non valable car k- ! !)

EKP : homosexuel (10), paranoïde persécutif (2) et inflatif (3)

Conclusions

Si on excepte le premier profil qui est singulièrement normatif, le diagnostic est surdéterminé par l’intensité de la négation (k- ! !) qui suggère , en raison du contact « pervers polymorphe » et de la surcharge sexuelle, l’hypothèse d’une personnalité sadique.

Histoire de Victor

Victor a 40 ans. Il est grutier, spécialisé dans les démolitions d’immeubles.

Il vivait avec une femme qui avait, au moment des faits, trois garçons âgés de 10, 7 et 5 ans.

Il est condamné à trois ans de prison pour avoir violé ses trois enfants adoptifs.

Il reconnaît les faits et revendique ce qu’il affirme être non seulement un droit mais une obligation.

Il estime que la sodomisation des enfants fait partie intégrante de leur éducation car c’est la meilleure façon d’en faire des hommes et de leur éviter de devenir homosexuels.

C’est d’ailleurs ainsi que lui-même a été élevé par son propre père. Toutefois, celui-ci n’avait pas de théorie éducative. S’il violait ses enfants, c’était d’abord pour prendre son pied. Il était violent, alcoolique et a fini par abandonner sa famille. Aussi Victor n’a-t-il aucune gratitude pour son père.

Dans l’adolescence et plus tard, Victor a eu de nombreuses aventures avec des garçons et des filles.

Lors qu’il rencontre sa compagne actuelle qui a trois garçons, il lui propose rapidement de l’épouser et d’adopter les enfants. Victor dit adorer ses garçons et consacrer l’essentiel de son énergie à leur éducation.

Quant à son épouse, il ne l’a jamais touchée : « Une maman, c’est sacré ! ».

Victor a été dénoncé par l’instituteur des enfants qui s’est épouvanté de leurs révélations concernant les théories éducatives du père.

Victor n’accepte évidemment pas sa condamnation. Il n’a pas de culpabilité et ne regrett e rien.

Il est emprisonné depuis cinq ans.

Il s’est facilement adapté au système carcéral. Il est même hyperadapté. Il s’est passionné pour la mécanique et l’électricité si bien que tous les travaux de réfection qui se font dans l’établissement pénitentiaire sont exécutés par lui ou sous sa direction. C’est un travailleur acharné qui ne lève jamais le pied.

Il a le contact facile et direct, la sympathie bourrue et l’enthousiasme communicatif lorsqu’il s’agit de mettre la main à la pâte. On le reconnaît au fait que lorsqu’un visage nouveau apparaît dans l’établissement, Victor est toujours le premier à aller vers lui.

Il s’entend généralement très bien avec les codétenus et avec le personnel de la prison. Trop bien aux yeux du Ministère de la Justice qui réclame sa libération anticipée pour bonne conduite. Mais Victor ne l’entend pas de cette oreille. Il s’estime indispensable à la bonne marche de l’institution et affirme avec résolution qu’il purgera sa peine jusqu’au bout :  « Je suis là pour dix ans, pas un jour de moins ni de plus. On ne badine pas avec la justice ! »

Discussion

L’histoire de Victor permet de donner un contenu à son profil szondien, lequel sort de l’ordinaire en raison de l’énorme charge en k- et de la prégnance des positions troisièmes (s+hy-k-d+) qui lui confèrent un cachet hyperadaptatif et hyperlégaliste au point que ces qualités d’essence originairement névrotique acquièrent par leur intensité une connotation perverse de type sadique. Dans un cas comme celui-ci, la corrélation établie par Gilles DELEUZE (Présentation de Sacher-Masoch, Minuit, 1967) entre la disposition sadique et l’investissement institutionnel s’avère étonnamment pertinente de même que l’exaltation de la figure paternelle. En opposition au masochiste qui confère la toute-puissance à la femme-mère, le sadique considère que le père n’est jamais assez puissant, sévère et cruel.

En susbstituant le contrat à l’institution, comme le voulait Jean-Jacques ROUSSEAU, le masochiste tend à éterniser le primat de la relation duelle mère-enfant. A l’inverse, le sadique joue le père contre la mère et vise à détruire celle-ci. On découvre par là un des traits qui spécifie la perversion, à savoir la prédilection exclusive pour une orientation pulsionnelle aux dépens de toutes les autres. C’est pourquoi la perversion polymorphe prêtée par FREUD à l’enfant ne peut pas être considérée, structuralement parlant, comme « une » perversion. C’est pourquoi aussi le sado-masochisme, comme formation de compromis, est l’apanage des névroses davantage que des perversions où, pour ainsi dire, le mélange n’est pas tolérable.

Test de Szondi de Boniface

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Interprétation du test de Szondi

Identification du sujet : Boniface

Sexe : m Age : 42 Profession : cuisinier

Diagnostic ou raison de l’enquête :

Test recueilli par X

Dates : juillet-octobre 2000

Lieu : Prison

Nombre de profils : 10

Indices globaux

Tropisme vectoriel 

Majoritaire : S74 s36 hy36 k34

Minoritaire : C54 p21 d25 h28

Index symptomatique : 43 Index d’acting : 1,43

Index social : 38

Index Dur/Moll : 0,43

Positions pulsionnelles Avant-plan : 2 4 3 1

Positions pulsionnelles globales : 2 4 1-3

Facteurs symptomatiques : d0 h0 e0 p0 m0

Facteurs racines : s-! k+!

Index de variabilité : 38 Index de désorganisation : 0,09

Classe pulsionnelle : Ss-

Interprétation dynamique

Vecteur C

Le contact est peu investi (00). Lorsqu'il est investi (3 ème profil) il tend vers l'ambivalence généralisée.

Vecteur S

La passivité et l'inversion (S+-) dominent absolument avec une propension à occuper la position masochiste ( S0-!).

Vecteur P

Le sujet est modérément révolté mais, globalement, si on tient compte de l'arrière-plan, le sentiment de cupabilité domine (P+-).

Vecteur Sch

La tendance dominante du moi est k+. L'accentuation de cette position dans les deux derniers profils est impressionnante. Elle indique que le sujet tend à revenir sans cesse vers une position, où conjointement, il désavoue la castration et restaure son narcissisme primaire en privilégiant une représentation de soi marquée par la toute-puissance imaginaire. La prévalence de p+ va dans le sens d'un redoublement de cette position narcissique par la conscience (Sch ++: narcissisme absolu, absence d'autocritique).

Comparaison avant- arrière- plan

Absence de contradiction importante.

Formes d’existence prévalentes

VGP : dépression narcissique (6), homosexualité (10), perversion masochiste (9)

EKP : névrose obsess ionnelle (12)

Conclusions

Le masochisme domine tout le tableau. Il est surtout sexuel mais aussi moral en raison de la culpabilité ambiante.

Il faut noter que le premier profil ( profil carte de visite) est celui d'un sujet sublimé légèrement obsessionnel. Mais au fur et à mesure des passations, le sujet se révèle de plus en plus narcissique et pervers, dans le sens d'une fixation masochiste particulièrement intense.

Histoire de Boniface

Boniface a 42 ans. Il est marié et père de trois enfants, deux filles et un garçon. Il est cuisinier.

En 1998, il a été condamné à trois ans de prison pour faits de mœurs. Il s'est livré à des attouchements génitaux sur la personne de ses trois enfants, chacun à son tour, au moment où ceux-ci devenaient pubères.

Pend ant qu'il abusait d'eux, il regardait des cassettes pornographiques, ce qui laisse supposer que le voyeurisme était nécessaire à son excitation. Il est depuis longtemps impuissant avec son épouse et n'avoue pas de relations extraconjugales. Les enfants l'ont dénoncé dix ans après les faits. C'est la concordance des témoignages qui l'a fait condamner.

Face à l'accusation, Boniface réagit bizarrement. Son attitude est double; d'une part, il nie les faits ou du moins affirme n'en avoir aucun souvenir, d'autre part, il déclare que l'accusation est probablement fondée car il ne conçoit pas que ses enfants puissent l'accuser sans fondement. S'il se défendait, il leur ferait injure. Il ne veut pas leur imposer cette souffrance.

La même ambiguïté se manifeste à prop os de ses souvenirs d'enfance.

A la suite du décès de sa mère, lui et ses deux sœurs ont vécu en home jusqu'à 21 ans. Mais auparavant, leur père avait abusé d'eux. Il n'est pas sûr d'avoir personnellement subi des violences mais il croit se souvenir d'avoir assisté à des scènes de viol de la sœur aînée par le père. La seule chose sûre est que la sœur a dénoncé le père. Celui-ci a échappé à la condamnation. C'est pourquoi Boniface ne veut pas que ses enfants éprouvent la même souffrance que sa sœur ; son témoignage n'a pas été pris au sérieux, elle a été doublement bafouée, c'est intolérable.

Aussi Boniface est-il heureux d'expier une faute qu'il n'a peut-être pas commise. Il est le bouc émissaire. Il se comparerait volontiers à l'agneau mystique.

En prison, il passe quasi inaperçu. Il est humble et serviable. Il arbore en permanence un sourire de chien battu. Il est en bons termes avec tout le monde mais n'entretient de relation avec personne. Il parle très peu et ne souhaite aucune aide thérapeutique. Pour lui, tout va bien, il n'y a aucn problème.

Le MMPI conclut ainsi: " B est un sujet qui tient à se montrer heureux, qui a une bonne image de lui-même et qui s'entend bien avec les autres, mais de manière superficielle. Cette façade de normalité dissimule des traits de dépression et de culpabilité".

Discussion

En dépit de la pauvreté anamnestique, le tableau est révélateur d'une organisation perverse masochiste largement dominante, avec une tonalité dépressive narcissique, ce qui n'exclut pas que dans un environnement normal , Boniface puisse apparaître comme également normal ( premier profil) voire sublimé.

La perte du contact ( C00) associée à la compulsion masochiste (s-!) , à l'introjection absolue (k+!! p0) et à la conscience de culpabilité (P+-) , toutes ces tendances que fait apparaître simultanément le dixième profil invitent à penser que Boniface hallucine littéralement une scène primitive où il s'identifie massivement à sa sœur violée. De cette manière, il réalise son désir homosexuel ( en s'identifiant à sa sœur) et son besoin de culpabilité ( vis-à-vis de sa sœur qu'il évince dans la scène). La mise en scène dans le réel de son fantasme ( ce qui le qualifie comme pervers) se présente comme une variante saisissante de la problématique complexe décrite par FREUD dans l'article : « Un enfant est battu » (Ein Kind wird geschlagen) . Contribution à la connaissance du développement des perversions sexuelles » ( 1919). A retraduire: "On viole un enfant".

§§§§§

Victor apparaît comme un champion de l’Institution jusque dans sa pédophilie. Sodomiser ses garçons a le sens d’incrire en eux l’homophobie et un respect sans faille de l’autorité paternelle. Victor s’identifie lui-même au Père Idéalisé dont il exalte la dimension surmoïque. Emule des officiants des cérémonies initiatiques archaïques, il élève la sodomie au rang de rite de passage. Il sert autant la Loi qu’il s’en sert. Lorsqu’il réclame le droit d’aller jusqu’au bout de sa peine, il témoigne d’un hyperlégalisme qui n’est pas seulement dicté par l’opportunisme. Il est du côté de la loi et il fait la loi. Sa remarque concernant le respect de la maternité est profondément ironique, lancée à l’adresse de tous les bons pères de famille. Enfin, Victor donne l’exemple d’un serviteur zélé de l’institution qu’il subvertit par son zèle même. Agissant de manière telle qu’il en devient un rouage indispensable, il parvient à imposer sa volonté à l’autorité légale, au grand dam du Ministre de la Justice qui cherche désespérément à s’en débarrasser pour faire un peu de place dans ses prisons surpeuplées.

Par rapport à l’Institution, Boniface se cantonne dans une position passive et apparemment résignée. Au regard de la Loi, son positionnement n’est pas dénué d’un certain humour, assurément involontaire. A la question de savoir si oui ou non il a commis l’acte pédophilique, que répond-il ? « C’est possible puisqu’on le dit ». La culpabilité est savamment désavouée. Le désaveu porte-t-il également sur la castration féminine ? Nous ne disposons pas d’argument probant en faveur de cette hypothèse. Néanmoins, si ténus soient-ils, les éléments anamnestiques permettent d’étayer la construction suivante.

Boniface a la mémoire vacillante. Il ne sait pas si son père abusait de lui mais il est à peu près sûr d’avoir assisté au viol de sa sœur. Admettons qu’il soit sincère lorsqu’il déclare accepter l’accusation portée contre lui par ses deux filles pour la bonne et généreuse raison qu’il ne veut pas qu’elles éprouvent la même souffrance que sa sœur.

La plainte de celle-ci contre le père n’a pas été honorée par le tribunal de sorte qu’elle a été deux fois bafouée. Nous retrouverions dans la position de Boniface celle que Deleuze attribue au père dans le scénario masochiste. En admettant que le schéma masochiste soit celui d’ « Un enfant est battu », nous aurions la séquence suivante :

  1. Un père coïte -viole- sa fille ;

  1. Le frère est jaloux de la sœur censée être la préférée du père ;

  1. Retournement narcissique : « Mon père me préfère = me viole » ;

  1. Négation du sujet de l’action et substitution de la fille au père : « Ma fille me viole » ;

  1. Négation du verbe « Ma fille m’aime, caresse mon sexe » ;

  1. et permutation du sujet et de l’objet : « Je coïte ma fille ».

Dans le scénario masochiste classique, la femme despote est substituée au père dans le temps 3. De la sorte, le désir homosexuel vis-à-vis du père est refoulé, désavoué, évacué de la conscience. Mais faut-il absolument faire intervenir le temps 2 comme noyau le plus inconscient et le plus dynamique du schéma ?

Deleuze soutient qu’on se trompe, Freud le premier, à vouloir toujours voir le père dissimulé derrière la mère. Ne serait-ce pas là une de ces affirmations dogmatiques parmi les plus chères à l’esprit de Freud ? Deleuze pense plutôt que le père est ailleurs, là où on l’attend le moins, dans la personne du fils dont l’humiliation qu’il orchestre magistralement vise le père à travers sa personne propre. En clair : le salaud que vous croyez voir en moi, c’est pas moi, c’est mon père.

S’il en va ainsi, l’étrangeté du comportement de Boniface disparaît. En imaginant qu’il s’identifiait à sa sœur en conséquence d’une jalousie immédiatement compréhensible, en lui attribuant une homosexualité par trop plausible, nous serions tombé dans le piège le plus grossier tissé par le dogmatisme freudien. En se laissant condamner sans la moindre protestation, Boniface venge sa sœur. Il s’identifie certes à sa sœur victimisée par la justice des hommes mais c’est pour mieux dénoncer son iniquité.

Boniface est un combattant de l’ombre de la cause féministe, un martyr disciple d’Aragon : « L’avenir de l’homme est la femme ».

Quoi qu’il en soit, entre la soumission extrême de Boniface et les revendications aussi extrêmes de Victor, le contraste est total. Le Boniface couvert d’opprobre qui croupit en prison est là pour payer le crime du mysogine sans honneur ni franchise que fut son père. Le Victor qui règne sur les services techniques de la prison est là pour magnifier la suprématie incontestable de l’homme sur la femme.

Si le masochiste et le sadiq ue ont quelque chose en commun, c’est, au regard de notre rationalité, un art consommé de la duperie et de la manipulation.

Dans le schéma szondien des circuits pulsionnels, ils occupent respectivement les positions deuxième et troisième, soit celles qui concernent les facteurs médiateurs, ceux qui se rapportent à l’avoir, aux moyens, à l’objet en tant que ces termes sont antonymiques, dans l’ordre, de l’être, des fins et du sujet.

Dans les deux cas, c’est la « puissance d’avoir », la «  Habmacht  » qui est e n jeu. C’est la puissance concrète et le pouvoir des objets et sur les objets qui importent avant tout.

Gilles Deleuze oppose le sadique et le masochiste sur une quinzaine de points structuralement interdépendants.

Ces caractéristiques oppositives dont les plus importantes - à nos yeux - sont reprises dans le tableau suivant, trouvent sans difficulté leur juste place dans le schéma pulsionnel de Szondi.

C’est pourquoi nous avons jugé utile de les commenter brièvement.

Sadisme Masochisme

s+hy-k-!d+ s-hy+k+!d-

Rapport

à la Loi Institution Contrat

Jouissance Précipitation Attente

Accumulation Suspens

Avancer (s+) Reculer (s-)

Instance Surmoi (k-) Moi (k+)

dominante

Imaginaire Réalisme Fantaisie

Iconoclaste Fétichiste

Négation Nihilisme ( k-!) Désaveu (k+!)

Rituel Huis clos Spectacle

(hy-) (hy+)

Puissance Mécanique Magique

Witz Ironie Humour

Imago Père idéalisé Mère pré-

(p+) oedipienne (p-)

Objet nouveau (d+) ancien (d-)

Dans l’optique de la seconde topique freudienne, il est patent que le sadique incarne un Surmoi cruel, cependant qu’il projette le « moi » dans l’autre, non pas « son » moi ni son double masochiste mais le moi comme instance de la personnalité, chargée d’assurer la médiation entre les exigences du désir, de la Loi et de la réalité. C’est pourquoi il importe tellement pour le sadique que sa victime soit aussi normale que possible, c’est à dire raisonnable, honnête, affable, en un mot : civilisée. Si les tyrans s’attaquent d’abord aux intellectuels et aux artistes, ce n’est pas qu’ils soient dangereux, bien au contraire, c’est parce que les modèles d’humanité équilibrée et harmonieuse excitent la fureur sadique. Derrière ce surmoi archaïque se profile l’imago du Père Idéalisé, version Totem et Tabou, et si c’est le Grand Autre ou Dieu, ce n’est certainement pas un Dieu miséricordieux.

Le masochiste, à l’inverse, incarne le moi imaginaire narcissique, l’ego spéculaire au sens de Lacan, tandis qu’il projette le Surmoi , non sur le Père, mais sur l’imago maternelle prégénitale, tout ensemble orale, anale et phallique. La femme qui est convoquée à occuper la place du bourreau n’y est pas prédestinée. C’est par la volonté du masochiste qu’elle endosse le personnage d’une maîtresse froide et dure affublée des oripeaux de la panoplie fétichiste : fourrure, cuir, képi, bottes, talons aiguille, fouet etc.

Derrière ce surmoi trafiqué, qui reconnaît-on ?

Paraphrasant Bachofen et le Freud des « Trois coffrets » (1913), Deleuze distingue tro is types de femmes-mères : l’hétaïre, la mère orale et la mère oedipienne.

La dernière est l’adjudant du père oedipen, représentant et garant de la Loi. La femme oedipienne n’intéresse le pervers que s’il peut la torturer pour prix de sa loyauté, ou l’amener à trahir sa mission, dans le cas du masochiste. L’hétaïre, figure de la prostituée mythique qui aurait conservé la vitalité spontanée de la perversion polymorphe infantile, nourrit l’imaginaire masculin le plus commun, corrélatif du mythe du paradis perdu. C’est d’elle que rêve l’homme « normalement » déprimé dont l’idéal sexuel est, compensatoirement, hypomaniaque. Le pervers n’en a que faire.

Se référant à l’univers romanesque de Sacher-Masoch, Deleuze présente la mère orale toute-puissante comme la femme fétichisée du masochiste. C’est probablement vrai pour ce qui concerne Sacher Masoch, mais ce que recherche avant tout le masochiste, c’est la restauration du lien duel avec la mère pré-oedipienne, ce qui implique nécessairement la mise à l’écart du père en tant que tiers séparateur et législateur.

Le masochiste ne fait pas moins la loi que le sadique mais, plus subtilement, il aménage la relation de telle manière qu’il confère voire impose à une femme, substitut de la mère prégénitale, un pouvoir démesuré alors que celle-ci ne le revendique pas, ne souhaite pas l’exercer et se déclare non qualifiée pour jouer un tel rôle. Il faut l’obliger à jouer. Il s’agit donc d’un jeu de dupes où le pouvoir véritable reste entre les mains d’une pseudo-victime manipulant un pseudo-bourreau. Sur fond de quiproquo permanent germe le projet d’un contrat bidon qui fixerait les droits et obligations de chacun. Le contrat se noue entre deux personnes agissant sous seing privé en marge d’une autorité tierce garante du respect d’une Loi supérieure. On voit bien ce que réalise fantasmatiquement ce contrat : la mise en place d’un troc anal où c’est le plus fort ou le plus malin qui gagne mais où, principalement, les clauses sont négociables à l’infini, chaque partenaire se réservant la possibilité de cacher ou montrer son jeu, d’avantager ou d’escroquer le partenaire, d’abréger la discussion ou de la prolonger indéfiniment. Le suspens ainsi engendré naît et se renforce d’une tension prolongée par l’attente d’une conclusion qui ne vient pas ou qui, viendrait-elle même, n’est jamais que provisoire. Ces duels infinis sont aussi l’occasion d’un spectacle comme en donnent les joueurs de poker autour de qui s’agglutinent les curieux rapidement contaminés par la passion des joueurs.

De ces tractations interminables, les romans de Sacher Masoch fourmillent. Par exemple :

« -Mais, plaisanterie mise à part, voulez-vous vraiment m'épouser?

- Oui.

- Séverin, je vous parle maintenant sérieusement. Je crois que vous m'aimez bien, et moi aussi je vous aime bien et, ce qui est mieux encore, je crois que nous avons de l'intérêt l'un pour l'autre. Il n'y a aucun danger pour que nous nous ennuyions ensemble. Mais, vous le savez, je suis une femme frivole, et c'est pour cela que je prends le mariage très au sérieux: si j'entreprends une tâche, je veux aussi pouvoir l'accomplir. Or je crains... Non, cela va vous faire mal.

-Je vous en prie, soyez franche avec moi, répliquai-je.

-Alors, franchement: je ne crois pas que je puisse aimer un homme plus l ongtemps que... » Elle pencha gracieusement la tête de côté et se mit à réfléchir.

« Un an?

- Qu'est-ce que vous pensez ! Un mois, peut-être.

- Même moi?

- Oui, même vous. Vous, peut-être deux.

- Deux mois ! m'écriai-je.

- Deux mois, c'est trop long.

- Madame, ceci est mieux que l'antique!

- Vous voyez, vous ne pouvez supporter la vérité. »

Wanda se mit à marcher à travers la pièce, puis s’adossa à la cheminée et me contempla, le bras posé sur la moulure.

-Que faut-il que je fasse de vous? Commença-t-ell e.

- Ce que vous voulez, répondis-je résigné. Ce qui vous fait plaisir.

- Quelle inconséquence, s'écria-t-elle. Vous voulez d'abord me prendre pour femme, et puis vous vous offrez à moi comme jouet.

- Wanda, je vous aime.

- Nous voilà revenus à notre point de départ. Vous m'aimez et me voulez pour femme et, moi, je ne veux pas me remarier parce que je ne crois pas à la durée de mes sentiments et des vôtres.

- Mais si j'ose m'engager avec vous? repartis-je.

- Cela dépend encore de savoir si je veux, moi, m'engager avec vous, répondit-elle tranquillement. Je peux bien m'imaginer que j'appartiendrai à un homme pour la vie, mais il faudrait que ce soit un homme véritable, qui m'en impose, qui me soumette par le pouvoir de son être, comprenez-vous? Et chaque homme - je connais cela - devient, dès qu'il est amoureux, faible, influençable et ridicule, il s'abandonne aux mains de la femme, s'agenouille devant elle, alors que je ne pourrais aimer qu'un homme devant qui je m'agenouillerais... Et pourtant vous m'êtes devenu si cher que je veux bien essayer avec vous. »

Je me jetai à ses pieds.

« Mon Dieu, vous voilà déjà à genoux, dit-elle moqueuse. Vous commencez bien. » Et, lorsque je me fus relevé, elle poursuivit: « Je vous donne un an pour me gagner à votre amour, pour me persuader que nous nous convenons et que nous pouvons vivre ensemble. Réussissez, et je serai votre femme, une femme, Séverin, qui remplira ses devoirs strictement et consciencieusement. Au cours de cette année, nous vivrons comme si nous étions mariés... »

Le sang me monta à la tête.

Ses joues s'embrasèrent à leur tour.

« Nous vivrons ensemble le jour, poursuivit-elle. Nous partagerons toutes nos habitudes pour voir si nous nous retrouvons l'un dans l'autre. Je vous accorde tous les droits d'un époux, d'un adorateur et d'un ami. Etes-vous satisfait?

- Il le faut bien.

-Vous n'êtes pas obligé.

-Alors, je le veux.

-A la bonne heure. C'est ainsi que doit s'exprimer un homme. Voici ma main. »

(Sacher Masoch. La Vénus à la fourrure)

Toute autre est la relation sadique. Ici point de témoins, des comparses éventuellement, mais la victime, elle, est seule, face à quelqu’un qui ne discute pas et qui invoque un droit, une cause, un impératif, une obligation, une nécessité quelconque, garantie par une Institution et les lois qui la régissent. On ne discute pas plus avec une institution qu’avec un sadique. Il « est » la loi et l’institution. « L’Etat, c’est moi ».

Le levier institutionnel ne garantit pas seulement l’impunité du sadique, il décuple son pouvoir et sa jouissance en proportion de l’impuissance et de la détresse où il plonge sa victime. Les exemples sont légion.

Le monde pullule de tortionnaires retranchés derrière la raison d’état. Et si l’Etat vient à disparaître, ils disparaissent eux-mêmes sous des noms d’emprunt. Vient-on à les retrouver, ils répètent tous à l’unisson : « Je n’ai fait qu’exécuter les ordres. Je suis un homme de devoir ». Le sadique agit dans l’ombre de l’institution qui le protège et légitimise ses actes. Lui-même n’a rien à dire et ne veut rien dire (hy-) qui exprimerait quelque chose de ses sentiments. Comme l’Etat qu’il sert et dont il se sert pour exercer sa perversion, c’est un monstre froid. « On ne peut gouverner sans laconisme », disait Saint-Just, cet ange exterm inateur.

Le sadique, à la différence du masochiste, répugne à s’exhiber. Le huis-clos des caves obscures est le cadre qui lui convient. L’humour, il ne connaît pas ; l’ironie, par contre…

Tous ces traits, faciles à identifier, s’agencent si bien entre eux qu’on ne saurait ignorer leur caractère structural.

D’autre part, ce qui leur confère un fondement quasi naturel et physiologique, c’est l’ardeur du sadique à exercer contre l’objet, crescendo modo, une pression précipitée qui est celle de la puissance phallique acharnée à décrocher une capitulation sans condition de la part de qui subit son harcèlement. Le masochiste, à l’inverse, diffère autant que possible l’issue d’un orgasme qui met un point final, toujours trop rapide à son goût, au plaisir rétentif (d-) qu’il affectionne par dessus tout. L’anéjaculation fait partie du masochisme comme l’éjaculation précoce fait partie du sadisme.

On peut également comprendre, dans la même veine, l’adhésivité contactuelle du masochiste et sa « fidélité » à l’objet qui se cofond avec la crainte de perdre une relation objectale scandée par la complainte du « Que serais-je sans toi ? » qui séduit l’objet en le proclamant unique, exceptionnel, indispensable au bonheur et à la survie du sujet. Le sadique, tout à l’opposé, expédie ses victimes à la vitesse d’une rafale de mitrailleuse et plus vite elles tombent et en plus grand nombre, plus grande est sa jouissance. Quand l’objet, vaincu, ne réagit plus, il en faut un autre et encore un autre (d+), si possible plus résistant que le précédent, offrant la promesse d’une plus grande jouissance. Car celle-ci ne se mesure pas tant à la douleur, la souffrance ou l’humiliation de l’objet qu’à la profondeur de sa chute et à l’intensité de son agonie.

Toutes ces particularités, par ailleurs bien connues, sont toutefois moins essentielles que la structure du moi quand il s’agit de définir la perversion. C’est cette structure, en effet, bien plus que la force innée des pulsions agressives, qui détermine le caractère pervers, sadique ou masochiste, d’une personnalité.

On a dit et répété, à la suite de Lacan, que le déni ou le désaveu ( Verleugnung ) situait le pervers entre le refoulement et la négation ( Verdrängung, Verneinung ) du névrosé et le rejet ou la forclusion ( Verwerfung ) du psychotique.

Le désaveu, on le sait, concerne la castration maternelle. Il crée et maintient le clivage du moi que Freud attribue au pervers. Une partie du moi reconnaît que la mère manque du pénis, l’autre partie la pare d’un fétiche qui vaut comme ersatz du pénis manquant. Grâce à cet artifice, la croyance panphallique est maintenue, la menace de castration conjurée et la toute-puissance infantile préservée. La parenté du masochisme et du fétichisme est évidente puisque dans les deux cas il s’agit de maintenir ou d’élever la femme-mère en position de personnage phallique.

En conséquence, le père est sinon exclu ou forclos dans sa fonction de tiers séparateur, au moins est-il berné, trompé ou ridiculisé.

Néanmoins, il est bien présent dans la scène masochiste, note judicieusement Deleuze, dissimulé dans le fils qui, s’identifiant partiellement à un homme châtré, offre le spectacle burlesque d’un personnage de Feydeau ou d’Offenbach. D’où le côté comique, ridicule et exhibitionniste de beaucoup de personnages masoc histes.

Il n’est pas difficile de mettre le désaveu en rapport avec k+. Une fois que le principe de réalité a été acquis, k+ revêt une signification régressive qui fait prédominer la représentation de désir et la perception hallucinatoire sur le constat de réalité.

Au moment crucial de la prise en compte de la différence des sexes et singulièrement de la castration maternelle, l’hallucination préserve la représentation de la mère au pénis, phénomène qui signe la faille psychotique. A un degré de moindre intensité, une fois rendu à César ce qui est à César , le clivage du moi autorise le maintien d’une capacité d’illusion qui trouve son étai dans l’objet ou le scénario fétichiste.

L’imago maternelle, atteinte dans son intégrité, est restaurée par la magie du fétiche.

Dé-complétée, elle est re-complétée, ce qui n’est pas sans rapport avec l’esthétisme propre au masochisme. « Le beau, a dit Coleridge, est ce qui, à travers la dispersion de la diversité, produit la sensation de l’unité ». C’est bien là l’idéal que défend le masochiste : préserver la complétude de la mère châtrée et l’unité sacrée du couple mère-enfant. Le fétiche et le contrat contribuent à la sauvegarde de l’ordre ancien.

Le sadique adopte la position contraire : iconoclaste, il brise tout ce qui s’apparente au fétiche comme symbole de complétude, individualiste, il annule les unions contractuelles, ennemi du beau, il veut l’unité sans la diversité, autrement dit l’uniformité. Il est pour l’uniforme et l’institution ; et l’ordre nouveau. Il participe, selon la formule méphistophélique, de « l’esprit qui sans cesse nie ». Il ne conçoit pas le progrès, qui est son leit-motiv, sans la destruction préalable, aussi radicale que possible, de toutes les valeurs qui portent la marque de l’ordre ancien.

Qua nd on envisage le sadisme sous l’angle du « moi négateur » (k-), que devient la «  Verleugnung  » en tant que concept pivot d’une psychopathologie structurale ?

Il est clair que le désaveu de la castration maternelle est le mécanisme de défense fondamental à l’œuvre dans le fétichisme et le masochisme, comme le refoulement l’est dans la névrose et la forclusion dans la psychose. Par extension, le concept de désaveu est invoqué pour désigner le mode de défense propre à la perversion en général.

Mais n’y a-t-il pas là généralisation abusive ? Peut-on affirmer, notamment, que le désaveu fonctionne dans le sadisme de la même manière que dans le masochisme ? Ce n’est pas évident.

Au fond, les concepts de refoulement, désaveu et forclusion procèdent tous d’une opération négatrice au service du narcissisme phallique, à des étages différents.

Le névrosé qui redoute inconsciemment la castration nie et refoule ce qui contredit les exigences du Surmoi et de l’Idéal du Moi. Le psychotique rejette la réalité en tant qu’elle est intolérable aux yeux d’un moi qui s’éprouve comme néantisé par elle. Le masochiste et le fétichiste (dé)nient la castration maternelle dans la mesure où elle destitue la dyade mère-enfant de son auto-suffisance. C’est la toute-puissance projetée (p-) sur l’imago maternelle qui est introjectée (k+) afin que, par la magie du fétiche ou les arguties du contrat, l’illusion de la complétude originaire soit à jamais préservée.

Mais que veut et que fait le sadique ? Et que nie-t-il ? Il conteste d’abord la validité de tout contrat passé entre les membres de la dyade. Le moi de l’autre est attaqué dans ses fondements, relégué à son statut de mirage né d’une hallucination, celle de la mère émerveillée créant de toutes pièces le moi merveilleux d’un bébé abusé par la grande menteuse. Il faut donc tuer l’enfant et la mère avec lui puisque c’est elle qui l’a fait ainsi. Ce que le sadique s’acharne à détruire, c’est la mère séductrice mais pas n’importe laquelle, c’est la « bonne mère » qui séduit par ses soins, sa sollicitude, l’amour qu’elle dispense aveuglément et qui construit les assises du narcissisme élémentaire de l’enfant, indispensable à sa survie et au développement du moi. On sait bien que l’amour ne suffit pas mais enfin ! Au-delà de la mère, c’est la Nature qui est visée. La négation vire au nihilisme. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Question première de toute métaphysique. Le sadique répond : «  Ce quelque chose, ces choses dans lesquelles vous croyez, que vous investissez, tous ces objets, ces valeurs, ces monuments, ces images, je vais les détruire et je vous détruirai ensuite à moins que….. vous rejoigniez le peuple des croyants. Devenez Taliban ».

19 octobre 2001. C’est la guerre en Afghanistan.

© 1996-2002 Leo Berlips, JP Berlips & Jens Berlips, Slavick Shibayev